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Absinthe et littérature

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Au XIXe siècle, on considérait les buveurs d’absinthe comme des génies en puissance. Tous ces auteurs qui ont façonné notre sensibilité littéraire et forcé notre admiration, auraient-ils puisé leur inspiration… au fond d’une bouteille ?

Paul Verlaine

Verlaine est un génie de la poésie, à mi-chemin entre le Parnasse (groupe de poètes qui pensent que l’art se doit d’être beau, et non utile ; il ne doit pas être engagé ni personnel) et le symbolisme. Connu pour être un grand amateur de boisson, il l’utilise comme remède à ses malheurs – le décès de la femme aimée le met dans tous ses états et il se révèle violent sous l’emprise de l’alcool. Son mariage avec Mathilde Mauté le calme quelque peu et il aspire au bonheur, ce qui transparaît dans son œuvre (La Bonne chanson). Mais ses bonnes résolutions ne tiennent pas et l’abus de boisson le conduira finalement en prison : après avoir abandonné femme et enfant pour suivre son amant, Arthur Rimbaud, en Angleterre et en Belgique, il tire à deux reprises sur ce dernier lorsqu’il lui annonce son souhait de le quitter. En prison, il se convertit au catholicisme et ses poèmes se teintent d’un certain mysticisme. Sa vie dissolue ne transparaît pas dans ses poèmes, ce qui peut sembler surprenant. Sa poésie est empreinte d’un fort lyrisme. Il conte l’amour, la beauté, mais aussi l’angoisse, le désespoir, la tristesse et le temps qui passe. Contrairement à de nombreux artistes amoureux de boisson, il n’y consacre aucun vers. Il est le poète malheureux mais jamais le poète alcoolisé. Son style est fluide, subtile, presque candide. Il maîtrise son art à la perfection, insufflant à sa poésie des airs de musique. Il renouvelle le genre poétique en mêlant tradition et désir de modernité. Son talent est reconnu, notamment à la fin de sa vie. Malgré tout, il décède à l’âge de 51 ans, ruiné et usé par l’alcool.
Aujourd’hui, il est l’un des poètes les plus étudiés et appréciés en France.

Charles Baudelaire

Baudelaire avait une boisson de choix : le vin. Son œuvre principale, Les Fleurs du Mal, en témoigne, puisqu’une section entière, « Le Vin », lui est entièrement dédiée. Mais, si le vin est présent dans son œuvre littéraire, Baudelaire n’était pas alcoolique. Le vin est un thème littéraire que le célèbre poète envisage sous son aspect poétique, comme une échappatoire du quotidien. Quand Baudelaire évoque l’ivresse, il ne parle pas de l’effet enivrant de l’alcool, mais des émotions fortes et violentes qui entraînent une sorte d’ivresse. Deux de ses amis peuvent d’ailleurs témoigner de sa sobriété. Le premier, Le Vavasseur (poète et écrivain), déclare : « Nous avons souvent bu ensemble. Je ne l’ai jamais vu gris ; ni lui, ni moi. » Le second, Nadar (photographe), écrit : « Jamais, de tout le temps que je l’ai connu, je ne l’ai vu vider une demi-bouteille de vin pur. »
Baudelaire demeure toutefois aujourd’hui dans nos esprits la figure de l’homme sombre, tourmenté, voire dépressif, pour qui l’alcool est le remède à tous ses maux.

Alfred de Musset

Alfred de Musset, excellent élève s’intéressant à tout, abandonne ses études supérieures pour se consacrer à la littérature, dès l’âge de 17 ans. A 19 ans, il publie son premier recueil de poèmes et, dès lors, commence à mener une vie de débauché et prend goût aux spiritueux. En 1833, il rencontre George Sand avec qui il vit un amour passionné. Ils partent pour Venise où elle le trompe avec son médecin. Ce voyage lui inspire son chef-d’œuvre, Lorenzaccio, mais l’incite à se plonger un peu plus dans l’alcool. On remarque un changement dans ses poèmes. Ils deviennent plus sombres, plus tourmentés. Le poète romantique écrit l’amour, le désespoir et l’ivresse. La poésie lui apparaît comme salvatrice, lui permettant d’exprimer les souffrances humaines. Il s’inspire grandement de son expérience personnelle pour écrire, et ses compositions lui servent d’exutoire, comme un moyen de décuver et de se reconnecter avec ses émotions profondes, qui résonnent en chacun.
Au gré de sa vie quelque peu dissolue, sa carrière littéraire a connu de nombreux aléas. Si ses premiers poèmes ont reçu un très bon accueil, il n’en est pas allé de même pour sa première pièce de théâtre, qui a été un échec cuisant. Malgré tout, il a continué à écrire des pièces et les a publiées dans la Revue des deux Mondes. Son talent pour la poésie, très apprécié, l’a érigé en figure de proue du romantisme en France. Epuisé par l’alcool, il écrit moins après ses trente ans. C’est le XXe siècle qui le redécouvre et lui donne l’importance littéraire qu’on lui connaît.

Marguerite Duras

On parle beaucoup des auteurs alcooliques, mais beaucoup moins des auteures. Elles sont simplement moins nombreuses et une femme qui boit fait scandale, bien plus qu’un homme. Marguerite Duras fait partie de ces femmes qui ont laissé l’alcool prendre un peu trop de place dans leur vie. Elle se décrit elle-même comme alcoolique, déclarant l’être depuis son premier verre. Elle s’étonne elle-même d’avoir été en capacité d’écrire. Et pourtant, elle a su mettre ses moments d’ébriété au service de son art. Ainsi, en 1987, elle co-rédige avec Jérôme Beaujour La Vie matérielle, mélange de récits autobiographiques et d’essais, dans lesquels elle parle de son alcoolisme. Elle y décrit son quotidien : chaque séance d’écriture était précédée par l’ingestion de plusieurs verres d’alcools en tous genres. Si pour Baudelaire le vin n’était qu’une inspiration, pour Duras, le cognac était une nécessité. Boisson et création étaient intrinsèquement liées, l’une ne pouvant exister sans l’autre. A 68 ans, elle fait une cirrhose du foie et les médecins lui interdisent l’alcool. Elle, qui a le plus souvent écrit ivre, doit soudain réapprendre à écrire sobre. Le pari est réussi puisqu’elle publie L’Amant, l’un de ses plus grands succès, deux ans après avoir arrêté la boisson. Elle décède à l’âge de 81 ans, sobre, en laissant derrière elle un héritage littéraire et cinématographique considérable.

 

Camille Cantenot

Photo : Marguerite Duras en 1955 ©Roger-Viollet/Boris Lipnitzki/Gallimard

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