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Albert Cohen, pourfendeur des vanités

Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c’est incroyable.

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Albert Cohen
Photo M. Foucault © Gallimard

Une enfance inachevée

1895, Corfou, le soleil, la mer, puis Marseille, un commerce d’œufs et d’huile d’olive, les garigues, Marcel Pagnol, un père et une mère unis, un enfant choyé, aimé, heureux, se requinquant dans le bonheur avant d’affronter une vie difficile.

Au revoir l’enfance 

Le jour de ses 10 ans, le 16 août 1905, alors que le petit Albert se promène, ravi, avec 3 francs en poche, cadeau de sa mère, il se fait traiter de «sale youpin » dans la rue, par un camelot de la Canebière. L’enfant, atterré, se précipite dans la gare Saint-Charles et s’y enferme dans les toilettes. Il écrit sur un mur « Vive les Français ! ».

Je revois son sourire carnassier aux longues canines, rictus de jouissance, je revois son doigt tendu qui m’ordonnait de filer tandis que les badauds s’écartaient, avec des rires approbateurs pour laisser passer le petit lépreux expulsé. Et j’obéis, la tête baissé, j’obéis et je partis, solitaire… Je m’assis dans un coin noir pour pleurer…

Ô vous, frères humains, Gallimard, 1972

Cet événement, déterminant, au cœur de O vous frères humains, hantera l’écrivain philanthrope jusqu’à sa mort.

Entre deux malheurs…

1914 : le jeune homme s’installe à Genève, afin d’y faire son droit, puis des études de lettres. Il y rencontre, dans une modeste pension de famille (la Pension Hauteville) Elisabeth Caroline Brocher, jeune femme cultivée et sensible, étudiante en « rythmique ».

Les femmes de sa vie

Le 7 novembre 1919, le jeune couple se marie à Genève. Elisabeth Brocher, alors âgée de 25 ans, est pour Albert Cohen la première femme caractérisant l’amour-tendresse, un amour inconditionnel, à la fois filial, maternel et amical – opposé à l’amour-passion, si décrié dans Belle du Seigneur.

Si le pauvre Roméo avait eu tout à coup le nez coupé net par quelque accident, Juliette, le revoyant, aurait fui avec horreur. Trente grammes de viande de moins, et l’âme de Juliette n’éprouve plus de nobles émois. 

Elisabeth est également la première femme à qui Albert dictera ses œuvres, un partage essentiel pour l’écrivain, permettant de cristalliser l’amour inconditionnel.
Le couple, installé à Onex, dans la banlieue de Genève, fait rapidement face aux premiers obstacles qui terniront la triste union. Albert Cohen ne parvient pas à trouver d’emploi. Elisabeth est enceinte, il faut faire vite. Face à cette urgence, le jeune Albert accepte la proposition véreuse d’un cousin, Maitre Amédée Battino, avocat au Barreau d’Alexandrie, qui lui propose un travail de stagiaire en Egypte.

L’exil

Alexandrie : juillet-octobre 1921. De longs mois d’exil, loin de tous. La misère financière, la faim, la solitude. Les lettres écrites à son ami André Spire témoignent de cette détresse :

« Une petite fille, Myriam, m’est née. (…) Une dépression, très grande, un découragement (…) m’ont empêché de vous écrire depuis que je suis ici. (…)
Ma femme ne peut me rejoindre avant que je ne puisse gagner ma vie. En effet l’existence est très dispendieuse ici. Or, contrairement à ce qu’on m’avait affirmé, je ne pourrai gagner qu’à la fin de mon stage – c’est à dire dans trois ans ! (…) »

Cette terrible escroquerie aura coupé Albert Cohen des siens dans les moments les plus précieux de son existence.

Adieu l’insouciance 

Octobre 1921, le jeune père de famille revient en Suisse pour retrouver Elisabeth et faire l’émouvante rencontre de sa fille.
Si Albert Cohen est libéré de plusieurs mois de grande souffrance, et éprouve beaucoup de bonheur dans ce retour, très vite de nouveaux malheurs arrivent, comme en témoigne une lettre à André spire :

« Ma femme est atteinte par un mal qui frappe rarement les jeunes organismes – un mal grave et douloureux. Les médecins nous laissent peu d’espoir. »

Albert Cohen passe de longues semaines au chevet de sa femme, tout en travaillant à la préparation de La Revue juive, dont le premier numéro paraitra sous sa direction en 1925.

Le 7 mars 1924, une lettre d’Albert Cohen à André Spire fait état de la gravité de la situation d’Elisabeth. Il y est aussi question de la grande dignité de cette femme courageuse :

« Elle s’efforce encore de vivre, de s’intéresser à la nature, à la vie, au printemps, à votre dernier livre – et elle sait qu’elle va mourir. L’autre soir l’enfant pleurait dans la chambre voisine et cette pauvre mère s’efforçait de chanter de son lit d’agonisante la berceuse d’autrefois. »

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Elisabeth Brocher et sa fille Myriam, Genève, 1921
Collection André Barnaud

Quelques semaines plus tard, Elisabeth disparaît. Un déchirement pour Albert Cohen, alors à peine âgé de trente ans, qui déplore la disparition de sa sœur, sa femme, son enfant, son ami et sa famille (lettre à André Spire du 11 aout 1924.)

L’écrivain comparera plus tard Elisabeth, à « la merveilleuse Aude » dans Solal.

Un livre par amour

Avant sa mort, Elisabeth charge sa bonne amie, Yvonne Imer, de veiller sur son mari. Etudiante en rythmique, comme Elisabeth, Yvonne rencontre Albert Cohen lorsqu’il épouse Elisabeth. Une amitié nait tout de suite entre les jeunes gens, soutenue par la grande admiration qu’Yvonne éprouve pour l’écrivain. En 1920 déjà, très admirative, elle lui fait part de sa fascination pour Paroles juives :

« Je relis sans cesse votre livre. Il me tourmente et me blesse – et je l’aime. »

Peut-on lire à travers ces lignes en apparence innocentes, un aveu contenu ?
Durant l’agonie d’Elisabeth, Yvonne prend le relai de son amie malade pour assister Albert Cohen dans son écriture.
Après la disparition d’Elisabeth, si les deux êtres se rapprochent par la douleur du deuil commun, leur union s’opère surtout par la collaboration dans l’écriture, qui nous l’avons dit plus haut, constitue pour Albert Cohen un acte amoureux.

Mais qui était Yvonne Imer ?

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Yvonne Imer, (quatrième à partir de la droite)
Collection François Gross

Un être étonnamment semblable à Elisabeth, (l’amitié des deux femmes n’était certes pas due au hasard) effacé, profondément humble et bienveillant. Une personne pleine de bonté et de grandeur, telle qu’Albert Cohen idolâtrait la femme, alors érigée au rang de « sainte vierge » dans ses écrits.
Le ton des lettres d’Yvonne évoque de manière frappante celui des lettres d’Ariane, l’héroïne de Belle du Seigneur :

« Comment faire pour être moins une « chanceuse » – être un tout tout petit peu plus digne de toi. (…) Et puis c’est fou ce que je dis – est-ce qu’on peut être digne de son Messie. »

En 1929, le couple, de plus en plus lié, décide de se marier.

« Mon amour aimé (…) Tu ne peux pas savoir la joie que tu m’as donnée l’autre jour en me parlant de la grande belle chose que je n’ose pas écrire – notre mariage. »

Le 23 juin 1929, Albert Cohen attend Yvonne chez lui. Sa bien aimée tardant à venir, il lui téléphone. Pas de réponse. Inquiet, il se rend chez elle et sonne, en vain. On prévient alors les voisins, qui font le tour par le balcon, et découvrent la jeune femme sans vie, dans son bain.
Les médecins diagnostiquent une « congestion » peut-être due aussi à un souffle au cœur que portait la jeune femme.

Se reconstruire

Ultime déchirement pour notre écrivain alors âgé d’à peine 34 ans, qui se voit priver une seconde fois de bonheur.
Au moment de cette tragique disparition, Solal, entrepris avec Yvonne, est quasiment achevé. Dans ses Carnets, 1978, Cohen dira du lien entre Yvonne Imer et Solal :

Je la revois, belle et grave, tenant le cher manuscrit dans ses deux bras, le tenant précieusement contre elle, le portant comme une mère son petit enfant. Notre enfant, nous l’avons fait ensemble (…)

Le 2 février 1931, Albert Cohen épouse Marianne Gross. Les deux époux se rencontrent au Bureau International du Travail où ils travaillaient tous deux. Marianne n’incarne pas le bel amour inconditionnel tant recherché par Cohen, et si bien trouvé avec Elisabeth et Yvonne. L’entente du couple est on ne peut plus conditionnelle, vacillant au gré des événements et humeurs. Marianne n’assistera par ailleurs jamais l’écrivain dans son travail…

Le couple dure cependant une quinzaine d’années (le divorce sera prononcé en 1946), avec une entente relative mais une amitié profonde, qui survivra à leur mariage. C’est au sein de cette union que Myriam, la fille d’Albert Cohen que ce dernier reprit à sa charge lors de son mariage avec Marianne, vivra sa jeunesse.

En 1943, Albert Cohen rencontre sa future troisième épouse, Bella Berkowich. La jeune femme l’assistera jusqu’à la fin de sa vie dans son travail d’écriture. Bella sera la dernière femme d’Albert Cohen.

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Albert et Bella Cohen.
Photo: © Marc Riboud – 1979

Une œuvre littéraire et humanitaire

Ayez pitié les uns des autres, pitié de vos communes morts, et que cette pitié du prochain et de sa mort certaine, pitié de notre commun malheur et destin, que de cette seule pitié naisse enfin une humble bonté.

Si Albert Cohen laisse derrière lui une œuvre profondément humaniste, son action s’étendit bien au-delà du papier.
L’écrivain n’aura de cesse de prôner la « tendresse de pitié » envers les hommes « tous frères en la mort », qu’il appliquera.

Durant la dernière guerre, à Londres, il changera le sort de milliers de réfugiés. Alors conseiller juridique du Comité intergouvernemental pour les réfugiés, il rédigea l’Accord international du 15 octobre 1946, relatif au statut des réfugiés.
Aujourd’hui encore, de nombreuses personnes détiennent ce titre de voyage au sujet duquel Albert Cohen déclara : « c’est mon plus beau livre ».
Une action importante qu’il poursuivra de 1947 à 1949, en sa qualité de Directeur de la Division de protection de l’Organisation internationale pour les réfugiés (OIR).

Lors de sa disparition, le haut-commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés écrivit à Bella le télégramme suivant :

« AI APPRIS AVEC PROFONDE TRISTESSE LE DECES DE VOTRE EPOUX LE NOM DE L’HOMME DE LETTRES MAIS AUSSI DE L’HOMME DE CŒUR QUI A TANT ŒUVRE POUR L’HUMANITE RESTERA DANS LA MEMOIRE DE TOUS CEUX QUI SONT GUIDES PAR UN IDEAL DE PAIX ( ….) »

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Albert Cohen dans les années quarante.
Collection Albert Cohen

Les œuvres de sa vie :

Tous mes livres ont été un combat contre la mort.

Solal, Belle du Seigneur et Le Livre de ma mère, sont aujourd’hui les trois œuvres les plus lues d’Albert Cohen.

Belle du Seigneur, son œuvre phare, distinguée par le Grand Prix de l’Académie Française est perçue par de nombreux critiques comme un roman central de la littérature française. Si l’on retient surtout de cette œuvre majeure un hymne à la femme, pétri de paradoxes entre l’amour-passion et l’amour-tendresse, Belle du Seigneur est avant tout, en cohérence avec l’œuvre toute entière de l’écrivain et avec sa personne même, un cri en faveur de la fraternité humaine.

Lors de la parution de l’œuvre, Albert Cohen s’insurgera ainsi contre les lettres de celles qu’il qualifiait les «ménagères » le félicitant pour « cette merveilleuse histoire d’amour ». L’écrivain expliqua que c’était tout l’inverse, l’amour décrit étant justement décrié pour sa vacuité.

Tout l’inverse, et même plus encore. Les ficelles de la romance constituant un simple matériau littéraire pour transmettre un message bien plus profond sur l’humanité et l’homme. Belle du Seigneur, à l’image de tout ce que fut Albert Cohen, est une exhortation à l’humilité face à la mort ; un véritable hymne à la paix.

En vérité, je vous le dis, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne pas haïr importe plus que l’illusoire amour du prochain, imaginaire amour, mensonge à soi-même, amour dilué, esthétique amour tout d’apparat, léger amour à tous donné c’est-à-dire à personne, amour indifférent, angélique cantique, théâtrale déclaration, amour de soi et quête d’une présomptueuse sainteté, vanité et poursuite du vent, dangereux amour mainteneur d’injustice, d’injustice par ce trompeur amour fardée et justifiée, ô affreuse coexistence de l’amour du prochain et de l’injustice (…). Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours de siècles et nous savons ce qu’il vaut, bornez-vous sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine.

 

Victoire de Piédoue d’Héritot

 

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