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Annie Ernaux, « la fille de 58 »

Classique contemporain, Annie Ernaux écrit depuis plus de 35 ans. L’auteure est parmi les seules femmes de lettres françaises en vie à détenir ce qualificatif. Agrégée de lettres modernes, professeur, détentrice du Prix de la langue française, et marraine d’un prix qui porte son nom, Annie Ernaux est un emblème de la femme de lettres, dont l’écriture envahit tout. À l’occasion de la sortie en avril 2016 de son nouveau roman, Mémoire de fille, nous vous proposons de revenir sur les éléments érigeant son œuvre au rang de monument du XXIe siècle.

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Un classique contemporain

Cachez ces vieilles critiques que l’on ne saurait voir ! Annie Ernaux a subi de nombreuses attaques pendant ses débuts, accusée d’un «misérabilisme racoleur» ou d’une «prétention fade et inouïe». Ces accusations, l’auteure n’hésite pas à les rappeler aujourd’hui aux journaux qui ont été ses détracteurs. Incisive, voilà un mot qui capture la conteuse, dont les mots sont à la fois acides et percutants. Son écriture a été définie à travers trois aspects principaux par la critique et le monde académique : l’autobiographie, un style épurée à l’extrême et l’influence de la sociologie.

Le style… celui-là même qui rend son oeuvre incontournable. La souveraine d’une langue profondément dépouillée, une langue objective, a, de La Place en passant par son chef d’oeuvre Les Années, jusqu’à Mémoire de fille, conservé cette « écriture plate » qui l’accompagne. C’est par ce ton parfaitement sobre qu’Annie Ernaux s’est imposée comme auteure majeure. Qu’elle nous parle de sa vie sexuelle ou de ses origines populaires, sa langue ne trahit aucune condescendance.

« J’écris avec mon être dominé »

Cette écriture si singulière est liée à son projet littéraire, grandement influencé par les idées de Bourdieu, à la mort duquel l’auteure a écrit une poignante nécrologie. Si l’impératrice du verbe peut se montrer dure avec les autres, c’est avant tout envers elle-même qu’elle tient les propos les plus intransigeants. Modeste et réfléchie, l’auteure ne s’accorde aucune concession.
Dans ses carnets de jeunesse, il est écrit qu’elle souhaite « venger sa race » par son écriture. Elle suspend cependant le processus créatif pendant de longues années, et ce n’est qu’au début des années 70 que renaît le désir d’écrire, alors qu’elle prépare une thèse sur Marivaux, à Grenoble. Une thèse « alibi », pour écrire en cachette Les Armoires Vides, un projet dont même ses proches ne sont pas au courant. C’est d’abord la peur de l’échec qui pousse l’auteure à cacher son désir de création. Dès ses premiers succès, Annie Ernaux ressent que « le sentiment de culpabilité est très porteur quand on écrit ». C’est la lecture de Bourdieu qui va enclencher cette vengeance : abandonnant, après Les Armoires Vides, l’écriture violente pour passer à « l’écriture plate » de La Place. Ce changement est motivé par une réflexion politique sur le statut d’écrivain « venant du monde dominé, mais ayant la culture du monde dominant, et écrivant à des gens qui appartiennent plus ou moins à ce monde dominant ». Comment écrire sur son père, sur son enfance, sur le milieu qui fut le sien, sans les trahir? « La seule écriture qui n’était pas une écriture de la trahison, je m’en suis aperçue après moult essais, c’était cette écriture factuelle ».

La langue de la mémoire

La langue de La Place est la seule possible pour l’auteure. C’est une langue « traversée par les hiérarchies sociales » qui permet à Annie Ernaux de retranscrire sa mémoire. En exergue à ce roman, une citation de Genet met le ton: « écrire c’est le dernier recours quand on a trahi ». « Donc j’ai écrit La Place dans ce langage de la domination, à l’intérieur de ce langage, en utilisant les moyens que m’a donnés la culture dominante. »

Malgré ses efforts pour rester fidèle dans son portrait du monde soumis à la nécessité qui fut celui de son enfance, Annie Ernaux n’a pas réussi à se réconcilier avec la jeune fille qu’elle fut. Cette jeune fille, la femme adulte pense qu’elle l’aurait détestée. La femme qu’elle est devenue « n’aurait pas été de mon monde ». Cette trahison, ce déchirement ont fait de l’écriture son dernier recours.

Un mythe vivant

Si Annie Ernaux reçoit dès le début de sa carrière des louanges de la part de la critique, la presse demeura pendant longtemps partagée. C’est avec Les Années que survient la reconnaissance généralisée. Pour l’auteure, ce livre, sorti en 2008, doit son succès à une affaire de kairos, à une époque où « on a le sentiment que la mémoire va trop vite, qu’on n’a plus le temps de se souvenir des choses. Si je l’avais terminé plus tôt, mettons en 2000, je pense que ça n’aurait pas du tout eu le même impact sur les gens.  »

« N’écrivez pas « modeste » s’il vous plait » s’exclame-t-elle lors d’un interview pour le Nouvel Obs, l’euphémisme continue à agacer la disciple de Bourdieu. Les mots, même les expressions toutes faites, sont pour elle porteurs d’une force politique. Dans l’Ecriture comme couteau, l’auteure exprime un « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, le RER, et sur d’autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire, la sensation du temps, etc., en les associant ». C’est ce qui fait d’elle une écrivain si actuel, dont le style est percutant encore aujourd’hui. Dans cet esprit, elle a publié en 2014 Regarde les lumières mon amour, une chronique de ses observations et de son ressenti lors de ses promenades dans un hypermarché, lieu banal au sein duquel la conteuse entrevoit un rendez-vous humain, et donc un potentiel objet littéraire.

Une plume féministe

Annie Ernaux participe encore aujourd’hui à des rencontres, des conférences, des ouvrages collectifs et même aux Nuits Debout. Le deuxième versant engagé de son oeuvre a toujours été le féminisme. La lecture de Simone de Beauvoir va la changer pendant sa jeunesse. Plusieurs de ses livres, dont La Femme gelée et Une passion simple évoquent la sexualité. L’auteure revendique le projet littéraire d’écrire le désir vu du féminin, un projet qui lui a valu bien des critiques à une époque où ses propos étaient considérés offensants. Mémoire de fille semble clore cette histoire sexuelle. Évocation de l’été de la première fois et de la honte qui s’ensuivit, il s’agit avant tout du récit poignant de ce que signifie se reconnaitre en tant que femme, un processus particulièrement violent.

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À lire : Mémoire de fille, d’Annie Ernaux. Gallimard, 160 pages, 15 euros.

Venez entendre Annie Ernaux et Natalie Crom en conversation à la librairie Le Divan le 22 mai 2016: 

Anaïs Ornelas

 

 

 

 

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