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Ces auteurs qui n’ont pas écrit dans leur langue maternelle

Si selon Proust « écrire, c’est toujours écrire dans une langue étrangère », pour certains auteurs cette citation peut se lire de façon très littérale. Nous vous proposons une liste non exhaustive parmi quelques-uns des écrivains multilingues les plus célèbres. 

Samuel Beckett : un choix esthétique

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Le dramaturge et romancier irlandais, né en 1906, étudie le français, l’italien et l’anglais à l’université Trinity College de Dublin. À la fin des années 1930, il s’installe à Paris, où il demeure durant l’Occupation et s’engage dans la résistance, affirmant, qu’il préférait « la France en guerre à l’Irlande en paix ». Il écrit son premier roman, Murphy, en 1937, en anglais, et le traduit lui-même en français un an plus tard. C’est après la guerre qu’il commence à écrire des pièces de théâtre s’inscrivant dans le genre de l’absurde. Le traumatisme général succédant les deux guerres mondiales lui avait donné, ainsi qu’à un bon nombre d’autres auteurs, une vision pessimiste de l’existence. Ses pièces, et notamment sa plus célèbre En attendant Godot, à l’intrigue inexistante ou presque, mettent en scène l’idée que la vie est une longue attente sans but. Si Beckett décide d’écrire son répertoire théâtral en français c’est que l’écriture dans cette langue seconde lui permettait plus facilement d’écrire « sans style », une technique d’écriture qui illustrait d’autant mieux sa philosophie nihiliste.

Milan Kundera : rejet du communisme

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Milan Kundera, né à Brno en Moravie en 1929, a commencé sa carrière littéraire en tchèque, mais c’est pour des raisons politiques qu’il a ensuite basculé vers la langue française, et révisé toutes les traductions de ses premiers romans vers cette langue seconde. Comme beaucoup d’autres intellectuels en Europe de l’Est, il est dans sa jeunesse un communiste fervent, plein d’espoir pour le stalinisme…jusqu’à ce que les atteintes à la liberté de ce régime totalitaire (avec notamment la censure de ses œuvres) lui dessillent les yeux. Voulant alors réformer le communisme tchèque avec les autres membres de son groupe politique, il participe au Printemps de Prague de 1968, événement majeur qu’il évoquera plus tard dans son célèbre roman L’Insoutenable légèreté de l’être. Mais le pacte de Varsovie, signé par les autorités soviétiques en août de la même année, le contraint à s’exiler. S’installant alors en France en 1975, il devient français en 1980, après avoir abandonné sa nationalité tchèque. Il continue à écrire dans sa langue maternelle, mais publie d’abord ses œuvres sous forme de traductions en France, en signe de rejet de son pays dont il désapprouve le régime. C’est en 1998, qu’il publie La lenteur, son premier roman rédigé dans sa langue d’adoption, après quoi le français demeurera sa seule langue d’écriture. Écrire en langue seconde dans un pays qui n’est pas le sien n’est cependant pas une tâche facile, même après y avoir vécu de nombreuses années et y être devenu enseignant à l’université. Agacé par les critiques lui reprochant son style laconique en français, Kundera prend sa revanche en publiant son roman L’ignorance en 2003 tout d’abord en Espagne aux éditions Tusquets, sous forme de traduction, ensuite dans le reste du monde, puis, finalement, en France. Autant dire que son français n’a plus été critiqué depuis !

Joseph Conrad

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L’écrivain, né en Pologne en 1857, quitte son pays natal en 1874 pour rejoindre la marine française où il apprend à parler couramment la langue de Molière, puis il intègre plus tard la marine anglaise. Revenu de ses tours du monde, il s’installe en Grande Bretagne en 1894 et prend la nationalité britannique. Bien qu’il parle couramment l’anglais, le poste de professeur lui est constamment refusé en raison de son fort accent polonais, dont il ne parviendra jamais à se débarrasser. Multilingue, c’est cependant dans la langue de Shakespeare, sa troisième langue, qu’il choisit d’écrire, malgré les difficultés dont il se plaignait : « lorsque j’écris, je me bats péniblement avec la langue anglaise que j’ai l’impression de ne pas maîtriser, mais qui me possède, hélas ». Une raison de plus pour choisir l’anglais, parmi les quatre qu’il connaissait (il parlait également l’allemand), est la particulière malléabilité de cette langue. Comme il l’expliquait : « L’anglais est une langue tellement plastique – s’il vous manque un mot, vous pouvez le fabriquer, alors que pour écrire en français, il faut être un artiste ».

Ngugi wa Thiong’o : la soumission à la langue

Ngugi wa Thiong'o

Probablement l’un des plus célèbres auteurs africains, le kenyan Ngugi wa Thiong’o n’a cependant pas vraiment eu son mot à dire sur le choix de sa langue d’écriture, du moins au début de sa carrière littéraire. Le Kenya étant une ancienne colonie britannique, c’est en anglais, la langue de l’oppresseur, que l’écrivain s’est vu contraint de publier ses premières œuvres. Contrarié par le fait que la littérature de son pays doive se plier au joug de la domination anglaise, il lutte pour défendre les langues et dialectes des différentes ethnies africaines, et tente de réhabiliter sa langue maternelle, le kikouyou, en tant que langue littéraire, un combat qui lui vaudra d’être emprisonné en 1977. Libéré un an plus tard, il parvient enfin à publier en 1981 son premier roman en kikouyou, Caitani Mutharabaini (« le Diable sur la croix »), qu’il avait écrit en prison sur un rouleau de papier toilette. C’est néanmoins avec une pointe de déception qu’il voit le succès tant attendu de sa lutte, car il se rend compte que sa langue maternelle, intrinsèquement liée à la culture de fables, de légendes et de théâtre de son pays, ne se prête pas au genre du roman, typiquement européen et imposé également par le colonisateur. Navré des dommages irréversibles qu’a subi la culture africaine, il publie en 1986 son célèbre essai Décoloniser l’esprit, écrit en anglais, mais cette fois-ci par choix personnel, afin que le message qui lui tient tant à cœur soit accessible au plus grand nombre.

Jack Kerouac : assimilation linguistique

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Né de parents canadiens-français, sa langue maternelle est le français québécois. Il n’apprend l’anglais qu’à partir de l’âge de six ans, bien qu’il ait vécu aux Etats-Unis depuis sa naissance en 1922. Lowell, la ville où il passe son enfance, dans le Massachussetts, avait une grande communauté franco-canadienne, et c’est à l’école française de la ville que Jack Kerouac, de son prénom originel Jean-Louis, commence son éducation. En raison de papiers non-règlementés, Kerouac doit cependant quitter cette école et rejoindre l’école publique, où tous les cours se font en anglais. Forcé d’apprendre cette nouvelle langue, il ne maîtrise cependant complètement l’anglais qu’à la fin de son adolescence. C’est finalement en anglais qu’il publie son célèbre roman Sur la route, bien que des premiers brouillons du roman ait récemment été retrouvés en 2006, écrits en français, portant le titre « Sur le chemin ». Si Kerouac n’en a pas continué la rédaction en français, c’est qu’il s’estimait « incapable d’écrire [sa] langue d’origine ». L’émigration de sa famille et l’assimilation linguistique qui s’ensuivit l’avait partiellement coupé de ses racines. Ainsi, ne se sentant ni tout à fait français, ni tout à fait américain, l’écrivain de la Beat generation, sans langue et sans pays, n’a écrit que dans la langue de son éducation, celle qu’il maîtrisait le mieux.

Ashley Cooper

 

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