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Don DeLillo, poète du chaos

Le nouveau Don DeLillo, Zero K, est sorti le 3 mai aux États-Unis. D’après la critique, il s’agit d’un futur classique contemporain. À cette occasion, Lecthot vous propose de revenir sur cet auteur dont l’un des romans moins connus est au programme de l’agrégation d’anglais.

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Écrire la mortalité

L’intrigue centrale de Zero K se déroule à la Convergence, un laboratoire souterrain de cryogénie. Ross, milliardaire et principal investisseur du laboratoire, y emmène sa femme Artis atteinte de sclérose. Elle souhaite congeler sa conscience avec l’espoir d’être guérie dans le futur. Jeffrey, le fils de Ross et le personnage principal, retrouve son père dans le complexe pour dire un adieu incertain à Artis. Le roman se construit donc comme une longue métaphore de l’intériorité et l’introspection et des raisons qui poussent cette conscience à éviter la mort à tout prix.

Un héritier de Beckett

Zero K se divise en deux parties, unies au milieu par le récit d’Artis. Congelée, sa conscience n’existe plus que dans les limbes du repli sur soi; immortelle, sans sensations et en attente permanente. Cette situation n’est pas sans rappeler le théâtre et les romans de Beckett. Don DeLillo est avec Coetzee, l’un des derniers héritiers littéraires de cet auteur. Même dans les titres, l’oeuvre de DeLillo progresse clairement vers les non-lieux Beckettiens : de Americana à Zero K, qui se déroule dans une pièce qui ressemble à « une chose abstraite, une occurrence théorique », on voit clairement que Don DeLillo est devenu un expert du paysage Beckettien.

Au delà des situations d’attente, des personnages dont le mouvement, et parfois la parole, ont été coupés, et du sentiment de perte de tout espoir, c’est avant tout le style qui rapproche les deux auteurs. Beckett est un artiste du langage, son œuvre romanesque est entièrement portée par le verbe. Les personnages émergent des mots, et pas l’inverse. DeLillo écrit dans le même esprit, il dit à propos de ses romans qu’il s’identifie non pas à ses personnages mais à ses paragraphes.

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Don DeLillo. Photograph: AGF/Rex Features

Si l’américain semble avoir hérité la morosité si caractéristique des romans de Beckett, il est aussi continuateur de la poésie de sa langue. DeLillo ne raconte pas, il invoque. La scène finale de Zero K invite le lecteur à assister au Manhattanhenge, un phénomène lors duquel le soleil couchant s’aligne parfaitement avec les principales rues de Manhattan. Cette description finale est un tour de force : tout n’est donc peut-être pas perdu pour le personnage – et le lecteur?

Un visionnaire

Dans Zero K, DeLillo qualifie la cryogénie « d’art visionnaire ». L’auteur avait anticipé les attentats du 11septembre dans Les Noms puis le crash financier de 2009 dans Cosmopolis. Il s’agit incontestablement de l’un des seuls auteurs en vie qui font retentir la voix de l’Amérique du Nord actuelle, qui en expriment avec le plus de pertinence les tensions et les angoisses. Ses romans font le récit de l’impact d’événements historiques sur la vie des communautés mais aussi sur celle des individus. Nombreux de ses écrits apparaissent à première vue comme anti-commerciaux et anti-capitalises. Les critiques lisent son œuvre comme des études désillusionnées sur la manière dont le langage capitaliste s’exprime à travers ses consommateurs.

Pour l’auteur, ses fictions s’intéressent aux effets des temps agités sur l’homme. En 2005 il a déclaré que l’écriture doit toujours s’opposer aux systèmes. Il faut d’après lui écrire contre le pouvoir, les corporations, l’état, le système de consommation… L’écrivain a par nature le devoir de s’opposer au pouvoir qu’on essaie de lui imposer.

L’enfant de Brooklyn

Caractérisé par son mutisme, DeLillo ne donne des interviews qu’avec beaucoup de réticence. Il déteste par dessus tout être amené à commenter son œuvre. La légende raconte qu’il portait toujours sur lui des cartes de présentation avec la mention « je ne veux pas en parler ».

Fils d’immigrants italien, il grandit dans le Bronx. C’est l’assassinat de Kennedy qui le pousse à devenir écrivain. L’événement annonçait pour lui les temps troubles à venir, cette épiphanie lui a donné l’envie d’écrire. Il décide alors de fuir son poste de rédacteur publicitaire à la Mad Men pour devenir romancier. De ses années de rédacteur, il conserve une agilité dans le style, une maîtrise des mots accrocheurs et mordants qui demeurent dans la tête du lecteur, tels des slogans ou des jingles. La reconnaissance viendra d’abord avec Bruits de fond (1985) qui a obtenu le National Book Award.

Son chef d’oeuvre, Outremonde, qui parait en 1998, a été nominé au prix Pulitzer. Il s’agit d’un long roman mêlant interventions de personnalités réelles, guerre froide et baseball, dans le New York de sa jeunesse. Expression avant tout de l’état d’esprit américain pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Aux conséquences de l’annulation des accords Bretton Woods se superposent la peur du nucléaire et la montée du capitalisme occidental. Paru il y a presque 20 ans, ce livre est encore très apprécié aux États Unis, puisqu’il s’agit d’un roman véhiculant une mémoire vivante, active; et d’un roman qui a anticipé le basculement des US dans la terreur après les attentats du 11 septembre. Dans les mots de l’auteur lui même: « aujourd’hui la violence est plus facile, elle est mobile, incontrôlable, elle n’a plus aucune mesure ».

Depuis Body Art en 2001, DeLillo connaissait une période stylistique caractérisée par des productions très conceptuelles et courtes, au style laconique et austère; comme si l’auteur s’éloignait progressivement du monde. La critique est donc agréablement surprise par Zero K, un roman qui immerge véritablement le lecteur dans un univers original, et qui est de loin le meilleur de ses ouvrages depuis Outremonde.

Aujourd’hui, à 80 ans, DeLillo reconnait ne plus écrire aussi vite qu’avant, il doute avoir en lui la force de reproduire l’exploit que fut Outremonde. De plus en plus, il revient sur ses pas, physiquement mais surtout psychiquement, au Bronx… le quartier qui l’a vu grandir.

Une notoriété croissante

Si DeLillo n’est pas entièrement inconnu dans l’hexagone (ses romans sont publiés chez Actes Sud, traduits pour la plupart par Marianne Véron) son œuvre semble prête à connaitre un boom de popularité. L’adaptation par Cronenberg de Cosmopolis, avait permis à cet auteur de se faire connaitre en France. Nominé au Prix Nobel en 2015, 2016 sera peut-être son année, ce qui lui donnerait la notoriété nécessaire pour atteindre un lectorat français plus vaste. Son roman L’Homme qui tombe (Actes Sud) est actuellement au programme de l’agrégation d’anglais pour 2016 et 2017. Les agrégatifs risquent de réclamer les traductions des romans inédits en France, une chance pour l’auteur et les maisons d’édition !

 

Anaïs Ornelas

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