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Entretien avec Andrea De Carlo

Mario est timoré, Guido, audacieux. Des qualités contraires qui différencieront les deux amis autant qu’elles les réuniront.  Sur toile de fond des événements de mai 68 à Milan, Deux sur Deux nous rappelle que nous sommes les propres artisans de notre existence, à travers les choix que nous faisons et ceux que nous ne faisons pas.  L’auteur, Andrea De Carlo, découvert par Italo Calvino en 1981, mêle à son récit cette fascination pour les directions parfois hâtives que l’homme prend dans la vie, conditionnant son destin. Le roman, écrit en 1989, est paru le 7 juin 2018 chez HC Éditions. Entretien avec Andrea De Carlo.

© Aura G.

 

Lecthot : Deux sur deux semble avoir pour leitmotiv les virages que l’on prend dans l’existence et leurs conséquences. Que signifie ce thème pour vous ?

Andrea De Carlo : Chaque vie est conditionnée par des virages. On a un nombre infini de possibilités, et pourtant on fait des choix, comme si on suivait des rails et cela nous limite beaucoup. La possibilité de changer est un thème récurrent dans mes romans. Dans le cas de Mario et Guido, l’un est timoré et évite les virages, l’autre est audacieux et les prend avidement. Le roman ne parle pas seulement des virages que l’on prend, mais aussi de ceux qu’on aurait pu prendre.

 

L : Avez-vous vous-même connu des « virages » forts qui ont détourné radicalement votre itinéraire de vie ?  

A. D. : Lorsque j’étais au lycée, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire de ma vie alors je suis parti en Amérique et en Australie. Mes virages ont été les voyages, géographiques et intérieurs, à la rencontre de moi-même et de ma vocation.
L’autre virage principal de ma vie a été la rencontre avec Italo Calvino qui a beaucoup aimé mon premier roman et a décidé de le faire publier. Ce fut un tournant décisif.

 L : Comment les événements de mai 68, toile de fond du roman, ont-ils conditionné les personnages ?

 A. D. :  Les événements de mai 68 ont constitué une véritable révolution culturelle. Au commencement du roman, la situation est très grise, très uniforme. Les jeunes n’apprécient pas ce qu’ils doivent étudier, ils ne savent pas comment sortir des carcans et s’exprimer. 68 est une explosion d’idées, de désirs, de tout ce qu’ils ne savaient pas exprimer, ça a changé leur vie…

 

 L : Deux sur deux est sorti en Italie en 1989. Que vouliez-vous susciter chez le lecteur à cette époque ?

A. D. :  J’étais convaincu en l’écrivant qu’il n’aurait pas beaucoup de succès car pour le lire et l’apprécier, je pensais qu’il fallait avoir vécu les mêmes choses que moi. Mais je me trompais, car quand le roman est sorti, les lecteurs, toutes générations confondues, ont trouvé quelque chose de fort dans l’amitié, dans l’utopie de Guido, dans la recherche d’un avenir différent…

 

L : Et chez le lecteur d’aujourd’hui ?

A. D. : Bien au-delà des époques, le plus grand accomplissement à mes yeux, est de réussir à faire que des lecteurs de 16 ou 17 ans se reconnaissent aujourd’hui dans les personnages qui ont été créés il y a 30 ans.

 

 L : Le talent du romancier est-il pour vous de créer une œuvre intemporelle ?

A. D. :  Oui, d’écrire quelque chose d’universel, survivant à l’écrivain. Les grands classiques que l’on lit inlassablement, écrits il y a des siècles, sont toujours vivants.

 

 L : Avez-vous dans votre écriture des techniques pour rendre cette universalité ?

A. D. :  J’essaie de ne pas me fixer sur des choses secondaires, reliées au temps, je ne parle jamais d’une référence temporelle, comme d’un film venant de sortir, etc. Je raconte cependant bien évidemment des choses qui prennent place dans le monde dans lequel je vis, mais en tentant de les adapter à toutes les époques.

 

 L : Quel est justement votre rapport à l’espace dans lequel s’ancre le roman ? La figure presque personnifiée de Milan et son influence néfaste sur l’homme est très forte et très puissante dans le livre.

A. D. :  Milan a beaucoup changé en trente ans. À l’époque, c’était une ville très grise industrielle, uniforme, à l’opposé des villes italiennes classiques, avec les places, les gens qui se retrouvent pour boire l’apéritif, etc. J’ai essayé de raconter un rapport difficile avec un lieu, que les protagonistes détestent. Si le roman se passait aujourd’hui, ce serait complètement différent car la ville a radicalement changé. Toute l’histoire aurait été différente.

 

 L : Quelle est la dimension autobiographique du roman ? Êtes-vous un peu Guido et Mario à la fois ? 

A. D. : Je suis un peu à la fois Mario et Guido. Le roman pourrait d’ailleurs être lu comme l’histoire d’une seule personne dont la personnalité est décomposée en deux parties. De manière générale, nous avons certainement tous plusieurs axes très contradictoires en nous, et on en privilégie un pour avancer. Guido a privilégié l’audace, Mario, la prudence. C’est pourquoi ils sont liés par cette amitié si forte. Ils sont mutuellement nécessaires pour former un tout complet, significatif.

 

L : Êtes-vous capable de décrire un sentiment ou un fait, sans les avoir vécus ?

A. D. :  Techniquement, oui, sans doute. Mais je ne suis pas intéressé par cela. Je ressens comme un devoir de vérité dans l’écriture. Chaque fois que je raconte quelque chose, cela part d’un fait réel. Ce n’est pas pour autant une autobiographie, c’est simplement toujours une réinterprétation, une hybridation du réel. Il en va de même avec les personnages ; ils ne sont jamais pris dans la vie et transférés dans mon roman, c’est toujours un mélange…

 

L : Sauriez-vous expliquer pourquoi vous écrivez ?

A. D. :  C’est d’abord ma façon privilégiée de m’exprimer. J’ai commencé à lire très jeune avec un désir précoce de vivre dans ce monde de la création. C’est ma façon d’être lié au monde. L’une des raisons principales pour lesquelles j’écris, c’est sans doute d’essayer de comprendre mon parcours : comment je suis arrivé de A à B… L’écriture est pour moi une sorte d’investigation pour comprendre les fameux virages que l’on prend dans l’existence, les miens et ceux des autres.

 

L :  Écrivez-vous en ayant conscience que vous pouvez aider les autres à comprendre leurs propres choix ?

A. D. :  Lorsque j’écris, je ne pense jamais au lecteur, je m’immerge totalement dans l’histoire. Ce qui me satisferait le plus serait cependant d’avoir permis au lecteur de comprendre ses propres virages, je ne peux imaginer de meilleur résultat.

 

L : Quelle a été l’influence de Italo Calvino dans votre écriture ? A-t-elle subi d’autres influences majeures ? 

A. D. :  Je l’ai découvert à l’école et c’était le seul écrivain italien que j’aimais. Mais le premier roman qui m’a donné l’idée même du roman et de l’aventure, c’est Alexandre Dumas avec Les Trois Mousquetaires.  Flaubert m’a également beaucoup marqué : j’ai relu récemment l’Éducation sentimentale en me demandant comment il était possible d’entraîner le talent plus loin… ce livre est incroyable.

 

L : Avez-vous des projets d’écriture à venir ? Des genres littéraires que vous aimeriez aborder ?

A. D. : Je suis en train de finir un nouveau roman qui sortira en Italie en septembre. J’en suis à la trentième version, que je suis en train de réécrire ! Ma vie c’est l’écriture. Des genres littéraires nouveaux ? Peut-être le genre historique. Je dévore beaucoup de biographies, de livres historiques. Je suis fasciné par l’Histoire. Je lis en ce moment un livre sur la période de César, et il me plaÎt beaucoup. Les vrais personnages sont toujours plus intéressants que les personnages littéraires, ils sont plus complexes, plus contradictoires…Donc, peut-être bientôt un roman ayant pour protagoniste principal une figure historique. Cléopâtre, par exemple…

 

Le livre : 

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