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Entretien avec Catherine Poulain, finaliste du Prix Goncourt

Dix ans de pêche en Alaska, sur un bateau composé exclusivement d’hommes, à éviscérer les morues et les flétans, dans le froid cinglant et l’humidité. Catherine Poulain, surnommée «le Moineau » par les marins, raconte son épopée polaire dans le Grand Marin. En lice pour le Prix Goncourt du premier roman, l’auteure arctique a répondu à nos questions.

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Lecthot : L’expérience du bateau a-t-elle suscité un désir d’écriture ou écriviez-vous déjà avant ?

Catherine Poulain : J’écrivais avant, j’ai toujours écrit. Adolescente, j’avais des carnets d’écriture. Comme beaucoup d’enfants, j’écrivais des petits poèmes à 8 ans, et je tenais une sorte de journal. J’avais besoin d’écrire chaque jour, pour donner de la cohérence aux choses. En classe, j’aimais le français, la philosophie, j’aimais les idées et j’aimais réfléchir.

L. : Songiez-vous déjà à raconter votre aventure en Alaska pendant que vous la viviez ?

C.P. : Non, pas à ce moment là. Parfois, on est dépassé par une vie extraordinaire. Je me disais cependant « je suis dans le livre », comme si j’étais enfin au cœur des choses. Un skipper m’avait dit « un jour, tu écriras un livre et tu parleras de nous ».

L. : Quelle était votre quête lors de ce voyage ?

C.P. : Tout d’abord, c’était de partir en Alaska, qui, dans l’esprit de tous, est un endroit très sauvage, que l’on appelle « la dernière frontière ». Je me suis dit, là où c’est sauvage, il va y avoir du combat, il va y avoir de la survie ; c’est là que la vraie aventure commence. Le travail, la pêche, embarquer, quitter la terre, sans échappatoire, avec des hommes, découvrir un univers où il faut tout le temps aller au bout de ses forces, un univers de l’urgence. Comment aller au bout de soi-même ? C’était l’enjeu.

L. : Lorsque vous avez quitté la France pour l’Alaska, vous souhaitiez exprimer pleinement votre liberté, comment avez-vous fait dans un cadre si discipliné ?

C.P. : C’est curieux, j’aime pêcher et en même temps je tiens en horreur cette discipline. C’est comme l’armée, c’est dans cette discipline que j’apprends des choses, que j’apprends à me forcer, à supporter ça. C’est une discipline sur soi-même, mais cette discipline est aussi tournée vers la communauté, le bien du bateau, et la sécurité. C’est donc en effet une discipline qui vous brime énormément mais qui est orientée vers quelque chose d’autre que soi-même, sortir de soi, et avoir un but constant. La liberté, c’est arrivé à dépasser toutes les contraintes, la liberté est à l’intérieur de nous-mêmes. Cette expérience a été une école de liberté.

L. : Comment avez-vous vécu votre condition de femme, entourée uniquement d’hommes ?

C.P. : Ma première crainte était d’être une intruse dans leur univers. J’avais souvent peur d’être une provocation pour ces hommes qui sont seuls, et puis je n’avais pas de muscles, pas de force, au début. Il a fallu que j’acquière tout ça. Je ne voulais pas être dérangeante, parfois c’était une humiliation terrible d’être une femme, parce que mon corps m’empêchait de faire comme eux. Il m’a fallu des années pour (peut-être) arriver à dépasser ça ; j’ai réussi à aller pêcher le crabe. Quand je parle d’humiliation, je fais référence à un sentiment d’isolement « pourquoi ne puis-je pas faire autant de choses qu’eux, et accéder à ce monde réel, ce monde physique, ce monde de l’excès, dans lequel il faut combattre ? ».
Pourtant, des années plus tard, j’ai retrouvé un gars dans un bar, un Deutsch, qui m’a demandé si on me reverrait bientôt à la pêche au crabe, ce à quoi j’ai répondu non, car ce n’est pas pour les femmes.

« Au contraire, il faut des femmes sur les bateaux, même toi avec tes 100 livres, tu nous apprends, tu donnes toutes tes forces, tu es complémentaire, on a besoin de partager, même si tu es le moineau, ça nous fait du bien. » m’a-t-il répondu. C’est à ce moment là que j’ai compris que ce n’était pas une humiliation mais peut-être une chance, même si on passe par beaucoup de douleur, de toute façon on n’a rien sans rien.
Une fois qu’on est sur le bateau, on est pris dans l’urgence de tout, par le travail. La seule urgence physique, c’est « quand est-ce qu’on va dormir ou prendre un café ». Il y a un moment où le rapport homme/femme n’existe plus. On récupère son genre quand on pose les pieds sur la terre, avant ça, on est frères et sœurs.

L. : Est-ce une expérience que vous avez retrouvée en dehors de ce voyage ?

C.P. : J’ai revécu ça au Québec, quand je ramassais les pommes. On était dans des cabanons en bois, et on dormait sur des paillasses les uns à cote des autres. J’étais la seule femme, les autres étaient parties, ça leur faisait peur. A la fin de la saison, tout le monde se connaissait bien et on s’endormait sur les paillasses en discutant. A quoi est-ce dû ? Est-ce le travail ? La fatigue ? L’alcool ? Le fait d’être sans arrêt ensemble ? Ou bien la nature ? Oui, c’est probablement la nature qui créé ce lien si particulier entre les gens.

Propos recueillis par Victoire de Piédoue d’Héritôt

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Résumé :

Une femme rêvait de partir.
De prendre le large.
Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures…
C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang. Et puis, il y a les hommes. À terre, elle partage leur vie, en camarade.
Traîne dans les bars.
En attendant de rembarquer.
C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin.

 

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