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Entretien avec Cédric Babouche

Sculpteur, illustrateur dans l’animation, réalisateur, directeur artistique, Cédric Babouche a plus d’une corde à son arc, auquel il peut désormais ajouter celle d’illustrateur de BD (Le chant du cygne). La routine, il ne connaît pas, trop occupé à jongler entre ses différentes activités professionnelles. 

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Lecthot : Pourriez-vous nous présenter votre parcours ?

Cédric Babouche : J’ai un parcours qui est classique et en même temps atypique. J’ai fait un bac L option arts plastiques. Après, je suis entré en mise à niveau (MANAA) à Olivier de Serres. Mon but était de faire de la communication visuelle (pub, événementiel, etc), mais j’ai découvert un autre domaine qui m’a beaucoup plu et vers lequel je me suis redirigé : la sculpture appliquée. J’étais déjà passionné par les effets spéciaux, et je me suis dit que c’était peut-être un moyen pour moi de rentrer dans ce domaine. J’ai travaillé pendant deux ans dans la fonderie d’art, ce qui n’avait rien à voir avec mes études. Je préparais les cires et les boules de sculpteurs plus ou moins connus. Mais ça ne me plaisait pas du tout, puisqu’il n’y avait rien d’artistique dans ce que je faisais. Et c’est après une soirée de Nouvel An un peu trop arrosée que j’ai décidé, à l’âge de 24 ans de reprendre mes études à l’école Emile Cohl. Mon objectif était de faire du dessin animé, mais l’école m’a fait m’intéresser à la BD, à l’illustration, à plein de petites choses. Pour valider la formation, j’ai choisi de me spécialiser dans l’animation. J’ai réalisé mon premier court-métrage, La Routine, qui a reçu les félicitations du jury, puis je suis devenu prof à Emile Cohl.
La sculpture m’a beaucoup apporté. En arrivant à Emile Cohl, le fait d’avoir déjà eu une expérience professionnelle m’a empêché de me disperser. Je ne renie aucune expérience, bien au contraire.

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L. : Animation et scénarisation de courts et longs métrages, illustrations, BD, vous êtes un touche à tout. Quel est pour vous le meilleur moyen de vous exprimer, de retranscrire vos idées ?

C.B. : La BD, c’est assez frais pour moi, ça ne fait que 2 ans et demi. Vous m’auriez posé la question il y a quelques années, je vous aurais répondu l’animation. Mais aujourd’hui, les deux sont vraiment importants pour moi.

L’ensemble de ce que j’ai appris en réalisation et animation me permet d’être un meilleur dessinateur, et inversement, la BD m’apprend à synthétiser un peu plus.

Je n’ai réalisé qu’un seul livre d’illustrations. La majorité de mon travail illustratif est utilisé pour des projets d’animation. J’ai une double casquette de réalisateur/directeur artistique, je crée l’univers des films que j’ai envie de réaliser. C’est ça qui m’amène à faire beaucoup d’illustrations, mais elles n’ont pas pour vocation d’être éditées dans des livres d’art ou autre.

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Là où je me fais le plus plaisir, c’est en allant peindre dehors. C’est ce qu’on appelle peindre sur le motif. Je vais me promener dans la campagne avec mon chevalet et mon aquarelle, et je peins dès que je trouve un sujet qui me plaît. C’est là où je m’exprime le plus, mais surtout où je découvre et essaie le plus de choses différentes. C’est par ce biais que j’arrive ensuite à m’améliorer dans les autres médias et professionnellement.

L. : Vous avez une technique et un style reconnaissables entre mille. Quelles ont été vos inspirations ? Votre style est-il encore en évolution ?

C.B. : J’ai plusieurs inspirations, qui ont évolué au fil des années. Je suis un grand fan d’Hayao Miyazaki, sa manière de réaliser et de dessiner m’inspire beaucoup. Nous avons tous les deux grandis à la campagne et, comme lui, j’ai un rapport assez fort à la nature. Une autre personne qui m’a beaucoup fait avancer, c’est Carlos Nine, un dessinateur argentin que j’ai découvert en faisant mes études à Emile Cohl. Je me suis rendu compte, faisant de l’aquarelle moi-même, à quel point ça pouvait être magnifique d’apporter cette technique dans d’autres médias que l’illustration. J’ai beaucoup d’autres influences, comme la photographie. J’apprends d’artistes comme Lee Friedlander, André Kertész, ou encore Gregory Crewdson. Pour moi, la photo c’est comme du cinéma, mais fixe. Il y a un réalisateur que j’admire profondément, c’est Terrence Malick. Il travaille énormément le sentiment à travers l’atmosphère. Et sa manière de cadrer est extrêmement soignée.

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Mon style est loin d’être bloqué. Cependant, je suis arrivé à un point où j’ai trouvé ce que j’aime faire : l’aquarelle. J’adore ça. Je suis loin d’avoir fini d’évoluer et ma manière de faire de l’aquarelle ne va pas être la même en illustration et en animation. Il en va de même pour ma manière de dessiner mes personnages. Il y a des moments où je vais évoluer vers des choses beaucoup plus riches ou au contraire beaucoup plus synthétiques. Je m’adapte et je me cherche constamment. Je suis curieux d’expression un peu hybride. Je n’ai surtout pas envie de me bloquer.

L. : Votre style, très singulier, emploie beaucoup le changement de code couleur (toutes les 3-4 planches) pour créer des ambiances différentes. Selon vous, qu’est-ce que vous avez apporté à l’univers de la BD ?

C.B. : Ce serait présomptueux de dire que j’ai apporté quelque chose à la BD. J’ai surtout l’impression que nous (Xavier Dorison, Emmanuel Herzet et Cédric Babouche) avons traité le sujet de la Première Guerre mondiale différemment.

Nous avons apporté un peu de lumière à un univers d’ordinaire très sombre.

Sur l’univers de la BD en général, non, parce que ce sont mes premiers albums, avec toutes les erreurs de jeunesse qu’ils peuvent comporter. Mais je suis tout de même content d’avoir fait de la couleur directe, là où tout le monde fait de la couleur numérique.

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La couleur est le meilleur moyen pour raconter quelque chose. Chaque scène a son importance, son rythme. Une fois que le sens est déterminé, je réfléchis à la couleur dominante. Et pour ne pas perdre le fil, même si une scène ne dure que 8 pages, j’essaie d’avancer sur les pages en même temps, et de garder une atmosphère qui puisse filer d’une page à une autre.

L. : Quelles différences y a-t-il à travailler sur un projet d’animation et un projet de BD/illustrations pures ?

C.B. : En BD, j’ai rapporté ma méthode de travail de l’animation, ce qui me permet d’être plus rapide, de tenir un budget et un délai. Dans la manière de fabriquer, il n’y a pas beaucoup de différences. Mais l’illustration doit être assez synthétique, de manière à se superposer au texte et à le compléter. C’est une approche différente. Mais pour moi, la différence réside essentiellement dans l’environnement. Quand je réalise un film d’animation, je suis amené à travailler avec des dizaines de personnes, parfois dans un studio. Je suis en permanence au contact d’autres graphistes et je dois m’adapter aux attentes et demandes de chacun, puisque je les supervise. Alors qu’en BD, je suis face à moi-même, dans mon atelier. La motivation et le sérieux ne viennent que de moi. Quand on fait de la BD, on ne parle qu’avec son éditeur et son scénariste. Quand on fait de l’animation, on parle avec tous les corps de métier, jusqu’à une centaine de personnes différentes.
Ca m’a amené à diviser mon temps de travail. Chaque semaine, je consacre trois jours à l’animation et deux jours à la BD. C’est un bon compromis, parce que travailler avec plein de gens peut être fatigant, mais j’aime bien retrouver cette ambiance après deux jours de BD. Les deux me vont et me font du bien.

L. : Pourquoi le chant du cygne ? Avez-vous également participé à la conception du scénario ? Comment travaille-t-on lorsqu’on est à 3 sur un projet ?

C.B. : J’ai rencontré Xavier Dorison à Emile Cohl, où nous enseignions tous les deux. A cette époque, j’avais trop de travail en animation et lui ai dit que si je venais à travailler sur une BD, ce serait pour faire quelque chose de différent. Mon travail en animation est orienté jeunesse, et les projets qu’on me proposait en BD allaient en ce sens. Comme la BD n’était pas une obligation, je voulais pouvoir travailler sur un projet qui me mettrait en peu en risque.

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Quand Xavier m’a proposé Le Chant du cygne, j’ai beaucoup aimé, c’était ce type de projet que je recherchais. C’est alors qu’il m’a annoncé que Le Lombard attendait que je fasse un test. Ca m’a un peu décontenancé, mais il y avait tout : une histoire et des personnages forts, et surtout, l’envie de faire une BD différente sur un thème très repris. Quand j’ai dit autour de moi ce que j’allais faire, les premières réactions ont été : « Mais qu’est-ce tu vas aller faire là-dedans, ça ne te correspond pas ». Ça m’a amusé, donc j’ai foncé. J’aime ajouter de nouvelles cordes à mon arc. Actuellement j’essaie de dessiner des comics américains, par exemple. Mais la vraie raison qui m’a poussé à accepter, c’est le challenge.
L’idée vient de Xavier Dorison. Comme il est très occupé, il a choisi Emmanuel Herzet pour coécrire le scénario. Une fois terminé, ils ont découpé le scénario. On en a discuté, puis j’ai commencé à faire le découpage pour les dessins. En temps que scénaristes, ils ont le final cut sur le scénario. En tant que réalisateur, j’ai le final cut sur l’image. Une fois que ce découpage est fait, on en discute, on affine, on améliore, on rajoute, on revoit des dialogues voire des scènes. Lorsque le découpage est verrouillé, je me lance dans l’exécution, je fais l’ancrage puis la couleur. Je ne suis pas scénariste, je n’ai pas la méthode ni la patience ; je travaille avec des gens dont c’est le métier. Ca ne veut pas dire que je n’écrirai jamais moi-même, je n’en ai juste pas le temps pour l’instant. J’arrive tout de même à savoir quand un scénario est bancal ou non.

L. : Un dernier mot pour la fin :

C.B. : Je cumule des statuts qui sont particuliers. Je suis à la fois intermittent du spectacle et auteur BD, ce qui est compliqué. Il y a encore trop de gens qui pensent que les artistes sont des nantis, qu’ils ont plus de moyens que la moyenne. C’est faux. Il y a beaucoup plus de rmistes qu’on pourrait le croire. Ceux qui gagnent bien leur vie grâce à la BD sont rares. J’ai la chance d’avoir la casquette réalisateur/directeur artistique en animation, ce qui me permet de vivre bien. Mais ce n’est pas parce qu’on fait un travail par passion qu’on ne fait que ce qu’on aime. Il faut que le grand public soit conscient de ça, quand ils regardent un film, quand ils lisent des BD,… Ils ignorent que pour 1h30 de film, il y a 4 à 5 ans de travail en amont, beaucoup d’énergie, de joie et de déceptions. On évolue beaucoup en 5 ans, c’est parfois très dur d’aller jusqu’au bout. On a beau être les plus passionnés au monde, ça demande une motivation et une implication hors norme pour aller jusqu’au bout d’un projet. On oublie trop souvent de dire à quel point c’est difficile. Le plaisir ne fait pas tout dans le travail.

Propos recueillis par Camille Cantenot

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