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Entretien avec Charles Tordjman

C’est au Théâtre de Poche à Montparnasse que Charles Tordjman choisit de mettre en scène la pièce de d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, La Révolte. La révolte est à la fois politique et féministe, menée par Élisabeth, une épouse parfaite, besogneuse et discrète. Elle se révolte contre l’injustice de pauvres locataires assignés au tribunal par son mari, mais surtout contre sa condition de femme au sein du couple. Félix, un homme d’une quarantaine d’années, réussit en affaires grâce au bon sens commercial de sa femme. Son rôle au sein du couple ? Diriger sa femme et se faire servir. Mais Élisabeth se prend à rêver et annonce à Félix qu’elle le quitte…

Charles Tordjman © Laurencine Lot

Lecthot : Charles Tordjman, vous êtes un homme de théâtre depuis plus d’une quarantaine d’années. Qu’est-ce qui vous attire dans le théâtre ?

Charles Tordjman : Vous m’amenez à compter pour être sûr. Voilà 45 ans que je passe ma vie dans les théâtres, avec le théâtre et que j’essaie de m’exprimer avec le plus d’engagement possible. Ce qui m’attire peut-être le plus, c’est qu’on y fait revivre les morts avec la plus grande excitation. On les fait parler, bouger. On leur donne une nouvelle chance.

 

L : La pièce de Villiers de l’Isle-Adam n’avait pas reçu un bon accueil à sa sortie en 1870. Pour quelle raison ?

C.T. : Le texte était proprement scandaleux pour son époque. Qu’une femme se permette de quitter son mari, de contester sa domination, de refuser d’être un simple objet était certainement révolutionnaire. Villiers de l’Isle-Adam a d’ailleurs eu une certaine sympathie pour la Commune de Paris et il se sentait proche des déshérités, des exploités. D’une certaine façon son héroïne revendique aussi le fait de ne plus être assujettie au pouvoir et au bon vouloir de ce pouvoir.

© Pascal Victor/ArtComPress

 

L : En quoi la composition de la pièce est-elle novatrice pour l’époque ?

C.T. : 1869, c’est le triomphe du vaudeville. On pourrait dire que Villiers de l’Isle-Adam part d’une situation vaudevillesque, mais il la creuse pour en souligner la douleur et l’incandescence. Il ne s’agit pas de jouer avec les mots mais de chercher leur justesse pour l’envoyer contre les choses fausses. D’une certaine façon, Villiers de l’Isle Adam « éventre » la comédie pour la faire accoucher de la tragédie qu’elle contient.

 

L : Presque cent cinquante plus tard, on pourrait presque croire qu’il s’agit d’une pièce contemporaine tant le sujet est toujours d’actualité. Or, l’écriture de Villiers de l’Isle-Adam permet au spectateur de rester libre de ses interprétations. Dans votre mise en scène, lequel de ces deux thèmes avez-vous voulu privilégier ? L’émancipation de la femme dans la société ou le rapport homme/femme dans le couple ?

C.T. : Plus j’écoute la pièce, plus je crois que je ne cherche ni à mettre l’évidence sur l’émancipation et ni à savoir où est le déséquilibre du rapport entre la femme et l’homme.
Certes ces thématiques sont à l’œuvre, mais il en est une plus secrète et plus étrange, c’est celle-ci : si Élisabeth quitte son mari c’est bien sûr parce que, comme Emma Bovary, elle étouffe face à un homme dont la conversation est aussi plate qu’un billet de banque. C’est bien sûr pour cesser d’être soumise, l’échine toujours courbée. Mais je crois surtout, parce qu’elle est habitée par une présence ; les uns l’appelleront Dieu, les autres poésies. Je dirai simplement : une présence qui la remplit, l’envahit et la déborde. Pourquoi revient-elle puisqu’elle réussit avec une grande lucidité à quitter son mari ? C’est la question : « Être ou ne pas être ». Elle sait ce qu’Être veut dire. Et puis, en l’espace de quatre heures (le temps où elle erre en calèche dans le froid), cette présence et cette grâce vont disparaître. Elle va vivre comme un effondrement central de l’âme. Elle était pleine du sens qu’elle allait donner à sa vie. Elle revient, désertée de ce sens. Il n’y a plus de sens. Elle fait alors, à une vitesse vertigineuse, l’expérience du désespoir.

 

L : À ce propos, Villiers dit : «…j’ai désiré, tout simplement, peindre dans La Révolte la triste situation d’un homme recommandable en proie à une femme exaltée…» Comment faut-il comprendre cette phrase ?

C.T. : Je crois qu’il y a de l’ironie dans ce qu’écrit ici Villiers de l’Isle-Adam. Exaltée, certes elle l’est, mais par quelque chose de plus haut qu’elle…

 

L : La majeure partie de la pièce montre une femme en souffrance qui exprime pourquoi et comment elle va reprendre sa liberté. Le texte interprété par Julie-Marie Parmentier est dense : il intercale informations professionnelles ou législatives à de longues tirades romantiques. Pourriez-vous expliquer la technique d’écriture de Villiers et l’ambiguïté d’interprétation qu’elle provoque chez le spectateur ?

C.T. : Élisabeth est un personnage très moderne, très à l’avant-garde de son temps. C’est probablement en elle que Villiers de l’Isle-Adam s’est glissé. Elle préfigure des femmes aiguës que l’on trouvera quelque trente ans plus tard chez Ibsen, notamment. Le romantisme de Villiers est proche de celui de Baudelaire mais il ouvre aussi sur les poètes symbolistes, que ce soit Maeterlinck ou Mallarmé. Son théâtre est aussi un théâtre d’idées ou s’affrontent, en l’occurrence ici, naturalisme et idéalisme. Son écriture est évidemment exigeante et vient contredire l’idée que le théâtre est fait pour faire rire et reproduire ce qu’on croit être la réalité. C’est un théâtre qui se hausse pour porter le regard et les aspirations.

 

L : Le rôle de Félix, incarné par Olivier Cruveiller, est beaucoup plus court et pourtant il est très présent sur scène. Un homme pingre, égocentrique et condescendant qui provoque de vives réactions : il fait sourire, rire ou choque le public. Quel rôle ce personnage joue-t-il dans le drame ?

C.T. : C’est un homme qui a le sens des réalités, mais il ne comprend rien à ce que lui dit Élisabeth, ni à ce qu’elle pense. Il confond poésie et campagne. Comment parlerait-il à Rimbaud ? De la même façon. C’est un rapport au monde qu’il n’a pas ; qui lui est étranger. Ce qui fait rire, c’est qu’il est de bonne foi. Nous n’avons pas choisi de le condamner ou de le caricaturer. Il ressemble à beaucoup d’entre nous. Et quand sa femme le quitte, on ne peut pas ne pas penser qu’il en est touché ; que l’humain en lui est touché.

 

L : Comment l’avez-vous modernisé ?

C.T. : C’est l’acteur qui le rend si actuel. Nous sommes partis du sens de son prénom : Félix qui signifie heureux. Il est de nature heureuse. Il n’y a que le risque de pertes de profits qui l’inquiète. C’est son décalage avec la vie qui nous fait sourire.

© Alain Leroy / L’Œil du spectacle

L : Lorsque vous mettez en scène une pièce contemporaine, comme celles de François Bon, vous dites aimer faire des propositions d’écriture et vous travaillez beaucoup ensemble. N’est-il pas frustrant de ne pouvoir échanger avec l’auteur lorsque vous mettez en scène des pièces plus anciennes ?

C.T. : Je suis allé plusieurs fois sur la tombe de Villiers de l’Isle-Adam qui se trouve au Père Lachaise (près de celle de Gérard de Nerval). J’étais ému de savoir que ses os étaient dessous cette tombe ; mais triste de ne pouvoir lui dire que nous étions heureux et fiers, toute l’équipe de création, d’avoir fait « revenir » Élisabeth et Félix au Poche-Montparnasse. Cela ne vous étonnera pas de savoir qu’il ne m’a pas répondu…

 

L : Quelle part de créativité reste-t-il au metteur en scène lorsque le texte d’un auteur est a priori immuable ?

C.T. : Nous avons coupé quelques lignes. Nous aurions pu transformer le texte comme nous le voulions, mais je crois à la fidélité aux textes ; à leur harmonie de construction.

 

L : Vous avez confié la scénographie à votre fils, Vincent. Un décor blanc et moderne activé par des jeux de lumières et d’ombres. On remarque la présence d’un voile entre le premier et le second plan. Comment l’artiste qu’est votre fils se met-il au service de la mise en scène ?

C.T. : Nous travaillons ensemble depuis vingt ans. Il a fait toutes les scénographies et les musiques de mes mises en scène. Je ne saurais plus me passer de son invention. Il a une qualité rare pour moi : c’est de tout faire pour mettre en écoute un texte. C’est un lecteur très sourcilleux du sens. Comment mettre le spectateur en écoute maximum du texte : c’est toute son ambition. Il n’aime pas « décorer » une pièce de théâtre, ou faire de l’image sans sens. Il sait organiser le décalage sans en faire trop. Pour La Révolte, il réussit à faire revenir des personnages en costume d’époque (1870) dans notre époque. Cela crée un « choc » poétique et en même temps, signifiant.

 

L : La fin de la pièce surprend. Est-ce un appel au débat ?

C.T. : Pourquoi pas ?

 

Propos recueillis par Anouck Huguet

 

Au théâtre de Poche jusqu’au 15/07/2018

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