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Entretien avec Christophe Ono-dit-Biot

En perdant sa femme, César s’est perdu lui-même. Se reconstruire ou abandonner ? César fait le choix de quitter la vie. Enfermé dans son appartement, il commence à avaler les pilules qui le conduiront sur l’autre rive, lorsque soudain, sa voisine tambourine à la porte. Une insistance salutaire, qui transportera César sur la route des origines, aux confins entre le berceau du monde et le berceau personnel, de l’enfance retrouvée.
Croire au merveilleux, auguste prolongement de Plonger (Grand prix du roman de l’Académie française), célèbre la force et la fragilité de la vie. Entretien avec Christophe Ono-dit-Biot.

Lecthot : C’est l’incertitude qui nous charme. Tout devient merveilleux dans la brume. Oscar Wilde. Si l’incertitude est une composante du merveilleux, cherchez-vous à travers l’écriture une forme de certitude, ou d’absolu ?

Christophe Ono-dit-Biot : La certitude est un terme qui ne va pas avec la littérature. L’absolu convient davantage, et c’est en effet l’une de mes quêtes. Lorsqu’on écrit, c’est souvent pour chercher des réponses.
Pour ma part, je pense que je suis hanté par la mort et par la disparition des êtres chers. La littérature me donne le sentiment de mettre les choses à distance. Et puis, l’absolu c’est aussi l’amour. Qu’est-ce que qu’aimer ? Qu’est-ce qu’une femme, un corps de femme, une robe de femme ? Qu’est-ce que des souvenirs d’amour ? Comment les réactive-t-on ? Autant de questions qui créent une tension vers l’absolu.
Cependant, il ne faut pas oublier qu’après l’écriture, un livre n’appartient plus à son auteur. Il devient autonome et se soumet à mille interprétations différentes, se détachant dès lors de toute forme d’absolu.

 

L : Croire au merveilleux retrace l’itinéraire d’un deuil. D’où vient ce besoin de réparer ?

C. O-D-B. : Ce mot de réparation est beau, d’autant qu’il est lié à l’épisode de la statue, que le narrateur veut réparer avec l’idée qu’il réparera peut-être une faute d’inattention, un manque d’amour.
Il me semble que ce besoin de réparer me vient d’une hantise. Je suis un homme obsédé par l’enfance et par l’idée du temps. Je songe beaucoup au temps qui passe, à ce que l’on transmet aux enfants, au deuil, à la mort, au paradoxe de la fragilité et la force de la vie. Ce sont toutes ces appréhensions qui ont construit mes livres.
C’est également de là que me vient cette grande fascination pour les mythes, parce qu’ils sont à la fois fragiles comme les histoires – transmis de génération en génération – et forts comme des images, en ce qu’ils éclairent le monde contemporain.
Dans la vie que je mène, (parce que je suis journaliste par ailleurs) l’idée d’être dans le monde réel, actuel, est très présente. Et la littérature est un moyen de s’y ancrer, car elle questionne le monde et le remet en perspective.
Au sein de ce perpétuel mouvement, le fait de pouvoir figer quelque chose me plait. Si mon personnage n’est pas moi, il grandit cependant avec moi, il évolue à mes côtés. Dans Désagrégé(e), il avait 25 ans, et maintenant il a une quarantaine d’années… Et à chaque fois, ses certitudes sont chamboulées. Je tiens ainsi à fixer à travers lui certaines choses. Notamment les expériences, pour ne pas les perdre.
Je pense beaucoup au monde tel qu’il va, ou plutôt, tel qu’il ne va pas. Et dans ce temps qui fuit, le livre marque une sorte de pause. Il sème des petits cailloux dans une destinée. Des petits cailloux qui peuvent se regarder individuellement mais qui traceront peut-être aussi un chemin tout entier, pour voir passer sa vie d’homme…

L : Avez-vous le sentiment d’avoir assouvi ce besoin de réparer, par l’écriture ?

C. O-D-B. : Oui, en partie. Je règle aussi mes dettes à l’égard d’un certain nombre de professeurs qui m’ont ouvert les clés du monde antique. Lorsque j’ai étudié le grec ancien à 12 ans, j’ai découvert un monde magique, qui m’accompagne encore aujourd’hui, au quotidien. Cet univers m’apporte du bonheur, de la fantaisie, mais aussi de la rigueur. Il m’a appris à mettre des couleurs dans ce qui est parfois un peu gris.
Je voulais donc m’acquitter d’une dette à l’égard de ces professeurs et de l’ouverture sur le monde qui m’a été donnée par ces histoires et ces mythes formidables, que je souhaite désormais transmettre.
Mon précédent roman, Plonger, a été écrit sous l’impulsion du rôle de père, que je jouais pour la première fois, lorsque mon petit garçon est né. J’ai commencé à écrire ce roman la nuit de sa mise au monde, mentalement. Animé par le soudain désir de transmettre quelque chose.
L’enfance me guide et m’anime. Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que vous feriez si, l’enfant que vous étiez revenait devant l’adulte que vous êtes ? Que vous dirait-il ? Dirait-il que vous l’avez trahi ? Dirait-il que vous n’êtes pas demeuré fidèle à ses désirs ? Dirait-il que vous avez renoncé ? Ce questionnement est très fort dans Croire au merveilleux. 

 

L : Lorsqu’on a peur de la mort, le fait de l’approcher de si près par l’écriture, permet-il de diminuer l’angoisse ?

C. O-D-B. : Oui, peut-être. Mais c’est davantage une appréhension qu’une peur. Quelque chose qui ne paralyse pas. L’écriture permet d’approcher le mystère de la vie, qui tient en elle le paradoxe de la force et de la fragilité. L’écrivain essaie de conjurer cela. Comme si enfermer les choses dans un livre les rendait un peu moins dangereuses, par une mise à distance. Et, contrairement à la vie, où ni les êtres ni les moments ne renaissent, le livre offre des solutions, il peut sublimer les éléments. Croire au merveilleux commence par la mort et finit par la vie…
Mais l’écriture interroge aussi le rapport que l’on a avec nos propres morts. Que fait-on des gens qu’on a aimés et qui ne sont plus là ? Comment les porter en nous ? Je pense beaucoup aux disparus que j’ai aimés. Mon grand-père notamment, que j’aimais beaucoup, et qui me racontait des tas d’histoires. Autant de pensées qui ont généré ce livre. C’est pour cela que « peur de la mort » ne correspond pas tout à fait, c’est un peu trop lugubre. Il s’agit davantage d’un constat. Acter la mort rend la vie d’autant plus importante, précieuse et intense.
Il faut donc essayer d’approfondir la vie, de transmette et de partager, à travers le merveilleux. Mais, attention, le merveilleux n’est pas synonyme de naïveté. En se penchant sur la mythologie, on observe un univers de grande violence. La vie y est saisie dans toutes ses dimensions. On y trouve du cannibalisme, des filles capturées, des viols, des crimes, et à la fois de magnifiques histoires d’héroïsme. C’est la vie. Les dieux grecs sont des humains déguisés en divinités.
Voilà donc cette vie dont j’essaie de rendre compte. Et même si la mort est là, c’est toujours la vie qui triomphe.

 

L : Puisque nous sommes dans le thème du merveilleux, imaginons que votre narrateur existe véritablement quelque part et vit la vie que vous lui avez donnée. Changeriez-vous des éléments de son existence ?

C. O-D-B. : Non, mon narrateur est bien comme ça. Il a été frappé par un malheur horrible, certes, mais il va parvenir à le surmonter, à accepter d’être un père et de vivre en harmonie avec son fils. Puis, il va à la fin sur cette île, et trouve la réponse à la question qu’il se posait…

 

L : Quel est le dénominateur commun entre tous vos ouvrages ? Le propos qui vous tient le plus à cœur dans l’écriture ?

C. O-D-B. : L’enfance. L’éveil au monde, l’émerveillement, l’enthousiasme, l’étonnement. Voilà ce qui court dans tous mes livres. C’est l’idée absolue, universelle. Vit-on la vie que l’on voulait vivre ? Cette question explique tellement de choses. Politiquement, personnellement… Elle explique le monde qui nous entoure. Lorsque les gens vivent la vie qu’ils ont rêvé de vivre, ils vont bien, ils sont harmonieux. Mais dès qu’il y a des rêves brisés, blessés, les hommes souffrent et cela se ressent. Nous aimerions tous certainement retrouver l’état dans lequel on se trouvait lorsque rien n’était encore écrit, et que tout était encore possible.
Le malheur des adultes vient sans doute en partie du fait qu’ils ont l’impression que tout est écrit. Qu’ils n’aimeront plus, qu’ils ne bifurqueront plus jamais. Certains ont la force de se réinventer, mais ils sont peu nombreux. Si l’on pouvait convoquer cette enfance-là, je pense que cela guérirait beaucoup de maux.

Propos recueillis par Victoire de Piédoue.

Le livre :

 

 

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