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Entretien avec Dominique Cabrera

Marseille, le ciel bleu, la mer et des adolescents défiant la mort en sautant le long de la corniche Kennedy. Tel est le décor du roman de Maylis de Kérangal, Corniche Kennedy, tout juste adapté au cinéma par la réalisatrice Dominique Cabrera. En attendant la sortie en salles le 18 janvier 2017, Lecthot vous propose de découvrir le film en avant-première à travers l’interview de Dominique Cabrera.

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Lecthot : Vous avez choisi d’adapter le roman de Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy. Quels ont été les choix d’adaptation principaux ?

Dominique Cabrera : …. Le livre de Maylis de Kérangal m’est apparu comme une porte vers un film pour moi… Comme si Malylis de Kerangal avait une voix jumelle de la mienne. J’ai senti une très forte proximité avec sa vision, qui est à la fois poétique, lyrique et documentaire, j’ai fait à la fois l’adaptation de son roman et l’adaptation de mon scénario aux rencontres avec les jeunes de quartiers populaires, une sorte de double adaptation. Je me suis adaptée à leur personnalité et à leur histoire.

J’ai transformé ce qui dans son roman est une sorte de défi à l’autorité en une histoire de connaissance de soi, les deux héros principaux progressent vers leurs propres choix. Marco va dérober la cocaïne et cela aura des conséquences. Medhi va être amoureux de Suzanne, mais il va bien voir l’hésitation de Suzanne et en tirer les conséquences. Suzanne va jeter la cocaïne et partir avec celui qu’elle préfère.

 

Un film, ce sont des personnes, des lieux et un récit dans le temps.

Les personnes ? Je les ai trouvées. J’ai trouvé des jeunes des quartiers populaires qui ont bien voulu travailler avec moi sur l’adaptation de ce roman, j’ai modelé le film sur leur personnalité, sur leur beauté, leur héroïsme, leur candeur, leur courage, leur folie aussi.

Les lieux ? Dans le roman, ils naissent d’un mélange entre l’imaginaire et la réalité. Il  fallait trouver des lieux concrets, véritables, des « sots » de plongée de plus en plus dangereux comme dans le roman. Et que ces lieux ouvrent sur le large, sur le bleu, l’ailleurs.

Le récit ? Je l’ai focalisé sur l’amour, le danger et la vie intérieure des jeunes gens. Ils ne sont pas étiquetés « délinquants », c’est important de le dire, on n’est pas dans le cliché sur Marseille, ce sont des jeunes sur la corniche, ils ont des parcours divers. Marco est le seul à flirter avec le crime organisé. Il conduit une voiture de la mafia, il dit qu’il travaille. C’est comme un « petit boulot » pour lui. Mais à un moment il est touché, il voit il éprouve les conséquences de ce « travail ». Cela l’atteint dans son être. Il fait alors un choix. J’ai voulu construire le film sur les choix. Nos vies naissent de nos choix autant que de nos origines et de nos déterminismes sociaux. Ils sont à l’âge de tous les possibles. Ils peuvent sauter, plonger, ici ou là, prés ou loin, vers l’enfer ou le large horizon.

 

L : Vous avez trouvé ces jeunes gens des quartiers populaires en vous baladant sur la corniche et vous leur avez demandé de jouer dans votre film.  Qu’est-ce qui est à l’origine de ce choix fort ? 

D.C. : Leur poésie, leur intelligence, leur force, leur beauté, leur créativité. Je voulais  faire ce choix depuis longtemps. J’ai fait plusieurs films documentaires et j’aime beaucoup travailler avec des personnes de la vie. J’ai tourné mon film Nadia et les hippopotames avec des cheminots qui m’ont aidée à écrire le scénario et ont joué des rôles secondaires. J’avais comme un regret, je voulais aller plus loin. Et là c’était l’occasion. J’ai rencontré un jour sur la corniche Alain, Kamel et leurs copains, il y a eu des atomes crochus entre nous, c’était une évidence, une chance, ils m’inspiraient, c’est parti comme ça. Il y avait quelque chose de radical dans le choix de demander à des jeunes marseillais – qui plongent et qui ont cette vérité d’être marseillais – d’aller vers le jeu d’acteurs plutôt que de demander à des acteurs de faire semblant d’être marseillais et d’apprendre à plonger ou d’être doublés (par des jeunes marseillais). Je pense que j’aurais obtenu quelque chose de vraiment bizarre, ce que je suis bien contente d’avoir évité !

 

L : Les acteurs avaient-ils une marge d’improvisation ?

D.C. : J’ai écrit une bonne part des dialogues en utilisant leurs propres mots, en leur demandant comment ils auraient dit ceci ou cela, ce qu’ils pensaient d’une situation ou d’une autre, en organisant des improvisations, en écoutant leurs récits. Puis, ils ont appris les dialogues. Mais ils avaient la possibilité d’inventer sur le moment. En somme, ils étaient à la fois guidés et libres… comme des jazzmen….

 

L : Comment avez-vous sécurisé les sauts ?

D.C. : Faire des films, c’est se poser des questions esthétiques et morales en termes pratiques et financiers. La question des sauts était centrale. Il fallait que les sauts aient lieu pour de vrai. Il y avait une fierté très grande chez mes jeunes acteurs à être eux-mêmes les héros du film. Alors il n’était pas question de les doubler mais il fallait sécuriser leurs sauts et les tourner en les liant au jeu, à l’histoire. C’était toute une organisation mentale et concrête. Ils se sont entrainés avec un champion de haut vol, Lionel Franc qui vit à Cassis, et qui lui plonge de 30 mètres ! Lionel Franc a aidé mes héros à se concentrer, à prendre du recul, à stabiliser leur manière instinctive de sauter ou de plonger. Il était près d’eux dans les hauteurs, parfois en bas dans la mer, dans un bateau avec médecin, hommes grenouilles, etc. On avait un parcours prévu vers les urgences au cas ou.

 

L : Et vous, avez-vous sauté ?

D.C. : Non, j’ai le vertige, j’ai été tentée de le surmonter comme mes héros et héroïnes et puis je me suis dit que mon saut à moi c’était le film, qu’il fallait que je sois d’attaque pour faire le film !

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L : Qu’est-ce que le saut représente pour ces jeunes ?

D.C. : Ça représente d’abord l’excellence. Une des choses qui m’a vraiment inspirée pour adapter ce roman est le fait que ces jeunes des quartiers populaires, qui sont en échec scolaire, soient là, sur le littoral, dans une situation d’excellence. En maillot de bain sur la corniche, ils sont beaux, plus forts que ceux qui les regardent d’en bas et qui les applaudissent. Ils sont les héros de la scène. Il faut une très grande intelligence pour sauter bien et ne pas se faire mal. C’est une figure, une danse. Je voulais filmer cette excellence.

Et puis il y a bien sûr le plaisir infini que l’on éprouve lorsqu’on prend un risque. Comme nous lorsqu’on a fait le film peut-être. On traverse ses propres limites, on va plus loin, plus haut…

 

L : Le film a-t-il aidé ces jeunes ? Ont-ils envie de se lancer dans une carrière d’acteur ?

D.C. : Certains oui. D’autres sont simplement heureux d’avoir vécu ensemble cette expérience intense. Alain me disait l’autre jour que quoiqu’il arrive, ses exploits de plongeur auront été filmés et sont désormais immortalisés dans ce film poétique, où quelque chose de ses vingt ans repose pour toujours.

 

L : Pensez-vous que le film aura un retentissement à Marseille ?

D.C. : Je ne sais pas, on verra… Je constate en tout cas que les spectateurs sont très touchés. « Lumineux, positif, poétique » mais aussi « on a peur pour les jeunes, on les aime » sont les mots qui reviennent le plus au sujet du film.

 

L : Qu’est-ce qui donne envie à un réalisateur de se lancer dans un film qui dure tout de même trois ans ? Est-ce un coup de foudre avec l’histoire ? Une envie de véhiculer un message particulier ?

D.C. :  On prend des décisions sans toujours connaitre les raisons. J’ai eu cette espèce de révélation en lisant le roman, qu’il fallait en faire un film qui serait une sorte de poème, de chanson… Bien sûr, il y a des idées, des messages, et d’une certaine façon de la politique. L’excellence de ces jeunes des quartiers, leur noblesse, leur dignité ; c’est un acte politique pourrait-on dire, enchâssé dans un acte poétique. Ce n’est pas un film qui donne lieu à des débats. Les gens sont touchés, ils veulent en savoir plus sur le film, le roman, les jeunes.

J’avais avec ce roman la possibilité de faire un film sur le littoral dans un endroit que je trouve magnifique. C’est comme pour un peintre peut-être, j’avais des merveilleux tubes de couleur, j’avais des modèles exceptionnels, j’avais un lieu inspirant, merveilleux.

Filmer le ciel, la mer et ces corps nus de jeunes de vingt ans. Il y a une force vitale très grande dans cette situation; c’est comme si j’avais trempé mes mains dans cette vitalité biologique et physique pendant des mois.

Les raisons… C’est une question sans réponse… Pourquoi fait-on un choix plutôt qu’un autre ? Les décisions les plus importantes qu’on prend dans notre vie sont souvent des décisions dans lesquelles on se jette. Comme lorsque Suzanne fait son dernier geste de libération, de manière impulsive. C’est un film sartrien peut-être finalement, sur la liberté …Je ne voulais en tout cas pas faire un film sur des victimes. Si le parcours qui est proposé à mes héros n’est pas de tout repos, le film leur offre la possibilité de faire un choix ou un autre. Ils sont libres.

 

 

 

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