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Entretien avec E.O. Chirovici

L’écrivain E.O. Chirovici poursuit son ascension, et s’attaque à l’international. Auteur de plusieurs best-sellers dans son pays natal, la Roumanie, il signe maintenant Jeux de miroirs (Editions Les Escales), son premier roman dans la langue de Shakespeare. Un véritable labyrinthe psychologique. Entretien.

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Lecthot : Votre livre s’attache plus au « pourquoi » qu’au « qui ». Comment expliquez-vous cela ?

E.O. Chirovici : Après 300 pages, le lecteur mérite mieux que de seulement découvrir qui est le meurtrier. Mon roman a été catégorisé comme un polar. Je ne pense pas que ce soit nécessaire de ranger les livres dans des cases. Jeux de miroirs englobe plein de genres. On ne peut pas l’étiqueter en tant que polar, c’est terriblement réducteur. Surtout que c’est un livre qui parle d’un crime, ce n’est pas un thriller. Comme pourrait l’être l’Etranger de Camus, ou bien Crime et Châtiment de Dostoïevski. J’ai pensé que mon histoire ne devait pas se cantonner à un simple puzzle, destiné à montrer qui a tué qui. Le véritable sujet, c’est la mémoire et sa capacité de falsifier nos souvenirs.

 

L : D’après-vous, la mémoire fausse-t-elle la vérité à notre insu ?   

E.O. C : Tout à fait. La mémoire ne fonctionne pas comme un magnétoscope. De nombreuses personnes comparent notre esprit à un ordinateur, capable de stocker dans notre cerveau les souvenirs. C’est une terrible erreur. Nos sentiments, nos émotions et nos peurs, jouent un rôle déterminant dans ce que notre cerveau enregistre. Et parce que les milieux dans lesquels nous évoluons sont différents, nous enregistrons tous des choses différentes. Sans oublier que l’imagination et la mémoire cohabitent au sein de la même partie de notre cerveau. Ce dernier ne fait pas toujours de distinction claire entre réalité et fiction. D’où le fait que nous pouvons pleurer en regardant un film, sachant pertinemment que l’histoire est fausse.

 

L : Notre imagination est-elle donc la fautive ?

E.O C : Il y a une superstition dans le monde qui suppose que renverser le sel ou casser un miroir, provoque la malchance.  Auparavant, ces produits étaient considérés comme des produits de luxe. On ne peut pas expliquer à un enfant la valeur d’un objet. Mais on peut le menacer, en faisant appel à son imagination, lui faire croire qu’en brisant un miroir, un dragon surgira pour lui faire du mal. Nous avons tous été enfant, essayant d’anticiper pour s’assurer d’être en sécurité. Vous savez, l’homme ne supporte pas les incertitudes, il se crée donc des certitudes. Pendant longtemps nous avons pensé qu’avec la raison, on pouvait atteindre la vérité ; je pense donc je suis. Dire « je ne crois que ce que je vois » n’est plus valable aujourd’hui. Il y a désormais une post-vérité. C’est d’ailleurs le mot de l’année 2016, selon Oxford.

 

L : Dans ce contexte, comment définiriez-vous le rôle d’un auteur de roman fictif, vis-à-vis de l’homme ?

E.O. C : Remontons au Moyen Age. L’un des personnages le plus inquiétant est le voyageur. On ne sait pas d’où il vient, ni où il va. Il est très précieux, son rôle est de raconter des histoires, et la véracité des faits importe peu au public. Les histoires, à cette époque, ont de la valeur lorsqu’elles sont intéressantes. Vous savez ce qu’on dit, parfois il vaut mieux un beau mensonge à une triste vérité. Le rôle d’un auteur de fiction est d’intéresser son lecteur, tout simplement. Combien de personnes s’intéressent à la vérité sur les pyramides, en comparaison à ceux qui apprécieraient un bon roman sur ces mêmes pyramides ?

 

L : Dans votre roman,  trois personnages prennent la narration à tour de rôle. Etait-ce un choix que vous estimiez primordial pour la cohérence de votre livre ?   

E.O C : J’ai construit mon livre autour de ces trois narrateurs, avant tout pour démontrer la théorie selon laquelle notre mémoire est construite par nos émotions et notre imaginaire. À l’origine, les romans ne me viennent pas par le biais d’une idée de structure, mais découlent d’une image forte. La présence de ces trois personnages n’est que la résultante d’une image originelle. Mon processus créatif fonctionne de la façon suivante ; je visualise une image puissante, je réfléchis aux éléments présents sur la photographie et j’imagine la suite.

 

L : Par quelle image vous est apparu Jeux de miroirs ?  

E.O. C : L’image dont il est question est celle d’un jeune étudiant qui est dans sa cuisine. La jeune fille à ses côté presse un tube de moutarde, sans avoir enlevé l’opercule, et le garçon tente de l’aider. Je me suis ensuite posé un tas de questions. En l’espace de quelques heures, les informations me sont apparues. J’ai pensé qu’ils devaient venir de Princeton, la jeune fille étudiait la psychologie, elle était la protégée d’un grand professeur allemand, qui finira par être tué. Je ressentais un sentiment très fort à l’intérieur de moi. Probablement ordinaire pour certains écrivains, mais qui n’en reste pas moins intense. En quelques jours, l’histoire entière était là, je n’ai rien changé depuis. Il aurait été plus simple pour moi de situer l’intrigue à Oxford, là où j’habite. Mais j’avais visité Princeton, il y a 15 ans environ. Cette visite ne m’avait pas laissé de souvenir marquant, je n’avais pas l’impression que les murs étaient porteurs d’histoire.

 

L : Votre inspiration semble fortement picturale. Entretenez-vous un lien particulier avec la photo ou la peinture ?

E.O C : Oui absolument. Mon autre passion est la peinture, c’est un peu mon violon d’Ingres. Les images sont d’une importance capitale pour moi. Il y a une photo que j’aime particulièrement, prise dans les années 1920, intitulée souvenir d’Avignon. Les images sont mes muses. Elles ont tellement de chose à raconter. Vous savez, il y a une grande différence entre mon métier et celui des médecins ou des avocats. Ces derniers ne doutent pas de leurs capacités. En tant qu’auteur, vous ne pouvez pas avoir la garantie que demain vous aurez la capacité d’écrire une autre phrase. Vous n’avez pas le contrôle sur l’inspiration, vous ne savez pas comment cela fonctionne, c’est assez angoissant. Mon métier consiste à suivre les images. Si je n’ai pas d’images, il n’y a rien que je puisse faire.

Propos recueillis par Tristan Poirel

Le livre 

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