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Entretien avec Emmanuelle Pirotte

Jalousie, trahison, voyages, remords, vengeance… Dans son troisième roman aux couleurs dumasiennes, Loup et les hommes (Cherche-midi), Emmanuelle Pirotte livre au lecteur l’histoire fraternelle foisonnante d’Armand et Loup, au cœur d’un XVIIe siècle tiraillé entre l’ombre et la lumière.
L’auteure encense le pouvoir de l’imaginaire, et nous prend la main pour nous emmener à travers le temps, dans des contrées aux accents intemporels… Entretien.

© Leonardo Cendamo.

 

Lecthot : Quelle est l’histoire du roman ? Comment cette inspiration vous est-elle venue ?

Emmanuelle Pirotte : Le XVIIe siècle me plaît depuis très longtemps, c’est un fantasme enfantin remontant à Alexandre Dumas et à mes premières lectures. Il y a quelques années, j’ai eu envie de me pencher sur la genèse des contes de Perrault, fascinée par la manière dont il récoltait les histoires orales pour en faire des contes. Je me suis demandée à quoi elles pouvaient ressembler de façon brute, avant que Perrault les aménagent. J’ai écrit quelques pages, un début. Puis j’ai laissé dormir cette idée. Bien plus tard, cette histoire est venue me chercher. Pourquoi celle-là ? C’est le mystère de l’écriture. Ce sont les histoires qui viennent me chercher plutôt que le contraire… Et une fois que l’idée s’installe, des images surgissent. J’ai alors commencé ce récit, devenu celui de deux frères d’adoption ; Armand a fait son apparition (il n’était pas présent dans la première idée), tout comme le Nouveau Monde, absent également au début. Le roman était lancé : il m’a fallu deux années pour le réaliser.

 

L : Dans votre précédent roman, De profundis, il était notamment question de la relation mère-fille. Ici il s’agit de la relation entre deux frères : quel écho ce nouveau thème trouve-t-il en vous ?

E. P. : Le thème de la famille me passionne. Je ne sais pas trop pourquoi. Parfois les écrivains connaissent le thème sur lequel ils veulent écrire, l’histoire arrive alors dans un second temps… Chez moi c’est le contraire, l’envie de raconter une histoire prévaut. Les thèmes émergent ensuite.
Dans mon deuxième roman, De Profundis, il s’agit d’une mère qui a abandonné sa fille à la naissance et la retrouve 8 ans plus tard. Elles doivent apprendre à s’apprivoiser, à s’adopter. Today we live, mon premier roman, mettait en scène une enfant juive orpheline qui retrouve une sorte de père de substitution. Encore une forme d’adoption. Ici aussi il s’agit d’une histoire d’adoption : c’est aussi, entre autres choses, l’histoire d’un enfant qui s’adapte à une famille, à un destin. Le thème de la famille ; celle qu’on ne choisit pas, celle qu’on choisit, les liens qui peuvent être plus forts que ceux du sang, la difficulté de tisser des liens avec son propre enfant, dans le cas de ce roman-ci  : le frère non légitime préféré au légitime. Curieusement, dans mon histoire personnelle je ne trouve pas d’éléments qui fassent écho à ces thèmes… C’est peut-être un travers du milieu de la littérature française contemporaine : sous-entendre que pour être légitime lorsque l’on raconte une histoire, il faut l’avoir vécue personnellement…

 

L : Si vous n’avez pas puisé dans votre expérience personnelle pour écrire, vous êtes-vous nourrie à travers une documentation scientifique ou littéraire ?

E. P. : Je me suis énormément documentée pour écrire ce roman, mais cela n’a rien à voir avec la légitimité. C’est simplement une nécessité. Mais sinon, bien sûr, la littérature, le cinéma, le théâtre m’inspirent sans cesse, directement ou indirectement, consciemment ou non.  Je me nourris au fur et à mesure de la vie… Et je laisse faire mon imagination. Je pense que l’imagination a peu de limites et que par son biais on peut devenir n’importe qui, n’importe quand. C’est le grand privilège des romanciers.
Dans la littérature contemporaine, je trouve qu’on oublie parfois cette toute puissance de l’imagination, en favorisant, encore une fois, le vécu. Dans Le vagabond des étoiles de Jack London, le héros, contraint de rester dans une camisole de force, s’échappe par l’imagination : il y parvient si bien que son âme transmigre d’un personnage à l’autre, de l’Antiquité au XIXème siècle… C’est une ode au pouvoir de l’imagination, de la fiction. Je crois très fort à cela. Comme le disait, je crois, Marguerite Yourcenar, reprenant Terence « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Personne ne s’étonnait qu’elle se glisse dans la peau d’un empereur romain au crépuscule de sa vie.
L’autre erreur consiste à penser que lorsqu’on raconte des histoires fictives, on ne parle pas de soi : c’est faux. Dumas est tout entier dans Monte-Cristo, Jim Harrisson tout entier dans Légendes d’automne…. Ils s’incarnent dans leurs fictions, qui sont des  lieux par excellence  où s’expriment leur être profond, leur vision du monde.

 

L : Pourquoi avoir choisi le XVIIe siècle ?

E. P. : C’est un siècle fantasmatique pour moi et particulièrement romanesque. Ma découverte de la littérature est liée à Dumas, au Capitaine Fracasse de Gautier, à Molière que j’ai adoré très jeune… C’est par ces auteurs que j’ai plongé dans ce siècle. Ce siècle qui tend vers les Lumières mais qui a encore un pied dans le Moyen Age. Il est tout en clair-obscur. L’homme y remet en cause sa relation à Dieu, mais évolue encore dans un univers très répressif et cruel : les monarchies absolues de droit divin, la Contre-Réforme, l’esclavage ….
Et puis il y a l’expansion coloniale, qui donne à l’homme occidental la possibilité de faire éclater les limites de son univers géographique, culturel, psychique. C’est un choc extraordinaire, et un désastre dans le même temps, car cela donnera lieu à l’annihilation des peuples conquis. C’est un autre thème important de ce roman.

 

L : La religion a une place importante dans le roman, que nous dit le XVIIe siècle sur notre rapport actuel à la religion ?

E. P. : Ma relation au religieux a beaucoup évolué avec le temps. Quand j’étais plus jeune, J’étais plus tempérée. L’âge m’a rendue plus dure. J’éprouve aujourd’hui une espèce de rejet par rapport aux religions en général, particulièrement vis-à-vis des religions révélées, en particulier celles qui sont prosélytistes.
Dans mon roman, je prends un immense plaisir à décrire de êtres qui se libèrent du pouvoir de la religion catholique, de l’Eglise, regagnent l’estime d’eux-mêmes, grâce au contact avec les peuples autochtones qui leur offrent une vision du monde complètement différente.
Des ouvrages de fiction où on questionne le fait religieux seront toujours passionnants, et même nécessaires. La religion catholique pèse encore énormément sur nous. Nous, les Occidentaux, vivons encore dans une gangue morale très répressive, culpabilisante. La notion de péché nous est comme chevillée à l’âme, même quand nous ne sommes plus croyants. Nous n’avons pas fini de nous libérer d’une morale qui nous vient tout droit du christianisme et des philosophies qui en découlent, prônant une dichotomie entre le bien et le mal très manichéenne. Evoquer la manière dont les hommes du XVIIe siècle se débattent avec la religion nous renvoie à ce que nous sommes encore aujourd’hui. Malgré ce que nous pensons, malgré la laïcisation de la société occidentale, nous n’avons pas encore atteint la liberté… Dans ma propre vie, je me rends compte à quel point pèse le poids de siècles et de siècles de catholicisme.

 

L : Le roman fait l’objet de comparaisons nombreuses avec Alexandre Dumas, avez-vous ressenti ces influences ?

E. P. : Il faut rester modeste, Dumas m’a éblouie très jeune, il continue à le faire car je le relis encore mais il est impossible à dire de quelle façon son œuvre rejaillit sur mon travail d’écrivain. C’est aussi mystérieux que le processus de la création.

 

L : Qu’aimeriez-vous inspirer au lecteur ?

 E. P. : Je ne pense jamais consciemment au lecteur pendant que j’écris mais il n’est jamais loin de moi non plus. C’est extrêmement paradoxal… J’aimerais ne jamais lâcher la main du lecteur, que jamais il ne se sente perdu, laissé pour compte, au bord du roman comme on est au bord du chemin. Mais ces considérations ne sont pas pleinement présentes à mon esprit au moment de l’écriture.
Le but de l’écriture est forcément de communiquer avec un lecteur mais je n’y pense pas constamment ; bien que j’aie au fond de moi l’espoir que surgisse cette communion entre lui et moi. L’écrivain est seul face à ce qu’il écrit avec, en lui, diffus, l’espoir immense d’émouvoir, de partager.

 

L : Vous avez dit avoir écrit vos précédents romans de la première à la dernière page. Dans une histoire aussi foisonnante que celle-ci, vous êtes-vous encore laissée porter du début à la fin ?

E. P. : J’écris toujours de manière chronologique. J’ai besoin de suivre mes personnages dans leurs  déambulations intérieures, il est impossible pour moi de savoir au début ce que sera devenu le personnage à la page 100, 200, 300. Je sais vaguement où le personnage doit aller mais je ne sais pas comment il va s’y rendre. Il m’arrive de changer de cap, en cours de route, parce que ce j’avais prévu ne lui ressemble pas, ou plus. J’ai un réel besoin de suivre l’évolution du personnage, comment lui-même vit son expérience ; si je ne respecte pas cela, je risque de plaquer sur lui des choses qui nuiraient à sa vérité. Il y a quelque chose de schizophrène chez certains romanciers dont je fais partie… J’éprouve de l’humilité par rapport à mes personnages qui deviennent plus forts que moi. Pour Loup et les hommes, cela a été particulièrement vrai.

 

L : Loup et les hommes est le roman d’une quête. En aviez-vous une particulière à assouvir ? Si oui, l’écriture du roman a-t-elle participé à cet assouvissement ?

E. P. : Que fait-on d’autre, finalement, en littérature, qu’entreprendre une quête de sens ? Outre le désir de donner du sens à la vie, la quête du romancier est de faire le meilleur roman possible par rapport à son fantasme ; on a toujours le fantasme du livre qu’on va écrire et on essaie de coller au plus près. Parfois on a le sentiment que c’est réussi, parfois moyennement.
Je pense qu’en écrivant, je tente de transfigurer la réalité, ce que la vie peut avoir de décevant, de médiocre. L’humanité me plonge souvent dans des abîmes d’animosité, de perplexité. L’écriture est une façon pour moi d’éclairer un peu ma conception de l’homme et de l’aimer mieux. Inventer des histoires me permet finalement de ne pas être trop pessimiste et de me réconcilier avec mes frères humains.

 

L : Si vous deviez faire une synthèse entre tous vos romans pour en écrire un seul : que contiendrait-il ?

E. P. : Il y serait sans doute question d’un enfant solaire et un peu terrifiant qui s’adapterait à la vie et aux hommes, un être en devenir, fort et cruel, sorte d’archétype nietzschéen embrassant son destin avec toute la puissance possible.

 

Le livre :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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