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Entretien avec Frederika Amalia Finkelstein

Survivre (Gallimard) est le cri de sidération de Frederika Amalia Finkelstein. Un livre cathartique, qui dit la violence mondiale pour tenter de comprendre son essence et lui échapper. C’est le deuxième roman de Frederika Finkelstein, après L’oubli, vivement salué par la critique

Lecthot : Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Frederica Amalia Finkelstein : Le 13 novembre a engendré un profond sentiment de colère. Je travaillais déjà sur la violence de masse depuis mon premier livre, concentré sur l’Holocauste, mais cette violence était détachée du présent : la distance des décennies me protégeait. Les attentats de Merah, de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher m’ont paru réellement inquiétants, mais la sidération s’est résorbée à chaque fois au bout de quelques jours ou semaines ; or je ne me suis toujours pas remise du 13 novembre — il demeure un événement impensable, inqualifiable : comment des êtres du même âge exterminent leurs semblables de la façon la plus perverse (un soir de fête, dans un lieu clos, pendant un concert) ; et à des terrasses de café, le symbole du bon-vivre, de l’insouciance. Tout à coup, le Bataclan a pris pour moi la forme d’une chambre à gaz : tous enfermés, innocents, voués à la mort, assassinés aléatoirement. J’ai été traversée, sans le vouloir, par cette vision de continuité. Cela m’a paru effroyable. J’écris uniquement sur ce qui m’obsède, et ainsi, malheureusement je ne pouvais pas faire marche arrière. Il fallait entrer dans cet enfer : et puisque je ne pouvais pas le comprendre, car il y a dans la violence une part irréductible à la compréhension, alors je l’ai regardé, puis je me suis mise à le penser par l’émotion — par l’écriture. Je dois l’avouer, cela a été difficile, parce que très angoissant, suffocant : je côtoyais, par l’écriture, chaque jour, des êtres humains qui venaient de mourir à quelques centaines de mètres du lieu où j’écrivais. Mais il y avait aussi la volonté de leur faire honneur : ne pas les trahir, ne pas porter atteinte à leurs noms, à leurs visages, à leur mémoire. Et penser à eux, à ces sacrifiés, à ces assassinés — et pas seulement les morts du Bataclan et des terrasses, mais plus largement, à cette jeunesse mondiale, confrontée à une époque ultra violente, à la temporalité frénétique —penser à eux, à « nous », tous les jours, cela m’a finalement fait du bien, car je réactivais leur vie dans ma tête, et ainsi je créais de l’intimé devant cette frise universelle. Je sentais une forme de justice, quand bien même très intime, oui, quelque chose d’une justice.

 

L : Lorsqu’on couche sur le papier des pensées intimes, comment le désir de les partager avec un public naît-il ? S’impose-t-il comme une nécessité ? Pourquoi ?

F.A. F. : J’ai écrit Survivre autant pour moi-même que pour les autres : pour me purifier, d’abord, de sensations et d’émotions qui me faisaient souffrir — l’écriture naît toujours d’une nécessité de me déprendre de quelque chose, je suis incapable d’écrire autrement (même si cela ne relève absolument pas du journal intime, car le je est ici un autre, il n’est pas un épanchement de l’individu, il y a une réelle conception et anticipation de l’architecture du livre).  J’étais sidérée par l’exploitation journalière et massive d’informations mortifères : guerres au Moyen-Orient, attentats à répétition partout dans le monde, catastrophes financières, catastrophes naturelles, tensions politiques, me demandant parfois si j’étais dans le réel, tant le défilement d’horreurs était continu — oui, il y a une irréalité de la violence, et cette irréalité est amplifiée et même sacralisée par les écrans, qui en sont le vecteur. C’est peut-être cela qui a réellement provoqué ma colère : la violence mondiale est devenue irrationnelle ; c’est une violence qui est coupée de nous. Des centaines de morts écrasés par un camion, des bombes posées en pleine ville, des kamikazes de 18 ans, certains passionnés de football ou de musique, étudiants en thèse, des êtres comme nous, auxquels nous pouvons absolument nous identifier, et qui tout à coup se renversent, et produisent un coup de folie. Il y a une dimension virale dans le terrorisme actuel. Plus largement, j’entendais une voix dans ma tête qui ne cessait de répéter mais qu’est-ce qui nous prendqu’est-ce qui nous prend, qu’est-il en train de se passer ; et j’avais le sentiment — je l’ai toujours, plus que jamais — que nous vivons une époque inquiétante, particulièrement grave, et que nous n’avons pas forcément très envie de le dire, de le dire vraiment, sans céder à l’angoisse, mais pouvoir en parler, pouvoir penser cette violence. Ce qu’il y a peut-être de plus brutal, dans Survivre, c’est qu’il traite du maintenant : j’ai écrit sur le maintenant — je voulais écrire ce maintenant et le conserver comme une photographie : dans un livre, comme un geste mémoriel anticipé ; avoir une trace de ce maintenant et de cette violence ; garder une photographie de l’époque, recueillant les émotions et les sensations extrêmement contradictoires, mais denses cependant, que je ressens depuis 2015 et que je continue d’éprouver.

 

L : Quel effet souhaitez-vous créer chez le lecteur ?

F.A. F. : Je souhaite le réveiller par la sidération et aussi — pour Survivre — par un sentiment d’asphyxie lié à la répétition et à l’obsession. Pour se rendre compte que l’on a un corps, des poumons, des mains, un ventre — pour éprouver le miracle d’être vivant, il fallait en passer par cette voie extrêmement aigre, resserrée. En vérité, c’est une fois le livre refermé que le livre commence : c’est ce que j’ai tenté de faire. La dernière phrase du livre est la plus importante. Elle est très simple, pas du tout spectaculaire : mais pour pouvoir l’écrire, il a fallu traverser tout ce qui précède. Autrement je n’aurais pas pu, je n’aurais pas eu le droit. Quand j’ai écrit cette dernière phrase, je l’ai écrite en sachant que c’était la phrase la plus importante de ma vie. Je veux que le lecteur se sente brutalement réveillé en lui tendant un miroir dynamique du réel mais l’emmenant plus loin que le réel — sinon à quoi bon lire ? — je cherche, si possible, entre les phrases, à faire basculer le cœur et la tête du lecteur dans une dimension autre.

 

L : La vie est de brûler les questions. Survivre a-t-il pour vocation d’en brûler la plupart ?

F.A. F. : C’est une phrase d’Antonin Artaud : je l’ai mise en italique. La littérature répond par le style, l’empreinte, le mouvement d’une voix. Ce n’est pas une réponse frontale, discursive comme le fait la philosophie — quoique j’avais entendu Quentin Meillassoux dire de la philosophie qu’elle ne cherche pas à répondre mais plutôt à déplacer les questions — c’est une réponse émotionnelle. Potentiellement épiphanique. C’est pourquoi je trouve la littérature géniale : c’est une science, et comme toutes sciences, elle a son fonctionnement propre, sa grammaire, sa généalogie, ses codes, mais elle répond par le mouvement et non par le discours. Voilà toute sa puissance.

 

L : Survivre affiche une écriture cathartique, traduisant le traumatisme de nos sociétés ébranlées par les attentats. Après l’écriture du livre, vous êtes-vous sentie libérée ? Plus sereine ?

F.A. F. : Etrangement, oui : je me sens un peu mieux. Cette colère qui a germé le 13 novembre est toujours là, mais je l’ai transformée. Je ne pouvais pas ne pas écrire là-dessus. Il le fallait absolument.  Ce qui me peine un peu, d’ailleurs, c’est la difficulté, il me semble, que nous avons a évoquer l’extrême violence du monde actuel et en particulier un de ses plus spectaculaires symptômes : le terrorisme. Il y a comme une impression qu’on ne veut pas trop en parler, car c’est trop tôt encore : c’est douloureux, actif. Nous marchons sur des braises. Cela viendra, sans aucun doute. Et puis nous n’en avons, hélas, pas fini avec cette nouvelle terreur ; elle va persister, peut-être s’amplifier. Mais la violence a bien entendu toujours existé : ce que je veux, c’est tenter de mieux comprendre comment elle mute — de quel mal elle s’abreuve, quelles sont ses ramifications. L’essence de la violence reste la même, elle a bien sûr toujours existé largement, mais sa forme, au 21e, n’est pas du tout la même qu’au 20e siècle, et cette humble tentative, fictionnelle, d’observer ses mutations est au cœur de Survivre.

 

L : Le roman fait état de pensées particulièrement pessimistes. Pourquoi avoir choisi ce prisme, sans espoir ?

F.A. F. : L’espoir est présent dès le titre : je l’ai intitulé ainsi car il s’agit de combattre la mort, la haine et la tristesse. J’ai conçu ce livre comme un texte de combat. Un texte qui regarde la guerre qui agit en ce moment, en face — toutes les guerres. Les guerres technologiques, les guerres terroristes, les guerres économiques, les guerres affectives (deuil d’un être cher, perte d’un amour). Survivre c’est avoir en vue d’être plus-que-vivant : d’être survivant — d’avoir survécu. Ce n’est pas un livre désespéré ; ce n’est pas un livre qui a pour logique la mort, ni le suicide : tout au contraire. Survivre brasse la terrible dureté du réel, mais il s’achève dans le calme. Dans un sentiment extrêmement fort de vie. La narratrice est déchirée par ce qui lui arrive intimement, et par ce qu’elle observe extérieurement, mais ces déchirements la renforcent et lui donnent accès à une clarté étrange, à une perception du vivant inouïe. Un espace est laissé à la fin, où en réalité tout commence.

Le Livre :

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