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Entretien avec Jean-François Prévand

Jean-François Prévand installe face à face nos deux génies des Lumières dont les idées sont en parfaite opposition. Sous un feu d’artifice de mots d’esprit, se déroule alors le combat idéologique entre l’intimité des vécus, et la profondeur des pensées divergentes.
Les questionnements soulevés avec une formidable vraisemblance par Jean-Paul Farre (Voltaire), et Jean-Luc Moreau (Rousseau) sont à la fois brûlants d’actualité et éternels. Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si la pièce, créée en 1991, n’en finit pas de se jouer et de se rejouer. Du 28 mars au 1er juillet 2017, au théâtre de Poche Montparnasse. Entretien avec l’auteur, Jean-François Prévand. 

 


L : Depuis 20 ans, la pièce a fait beaucoup parler d’elle. Pensez-vous que tout a été dit ? N’y aurait-il pas une question que personne ne vous aurait encore jamais posée ? 

Jean-François Prévand : Oui, c’est vrai, beaucoup de choses ont été dites et écrites sur la pièce. La plupart relèvent le jeu des acteurs et la force du débat d’idées, surtout à notre époque où les questions de fond sont souvent escamotées.
La question qu’on ne m’a jamais posée, c’est de poser l’échange sous forme d’un questionnaire. Je trouve l’idée intéressante et amusante, et j’espère y répondre honnêtement et le plus franchement.

 

L : Avez-vous le sentiment d’avoir connu personnellement Rousseau et Voltaire, comme si vous aviez été dépassé par votre propre création ? A-t-on parfois l’impression de faire un saut dans le passé à travers sa propre pièce ?

J.F P. : Je ne crois pas que l’écriture soit un saut dans le passé. On pourrait plutôt parler d’une irruption du passé dans le présent.. Notre vision du passé n’est qu’une conception actuelle de celui-ci. Et cette conception vient à son tour remodifier notre présent. Chaque création artistique tient compte des emprunts au passé, de la situation présente et d’une projection vers l’avenir.
J’ai toujours été voltairien dans l’âme. J’ai toujours cru en la connaissance et à l’éducation comme armes de destruction massive du fanatisme et de l’intolérance. D’où une carrière d’artiste ( auteur, metteur en scène, comédien ) guidée par la volonté du partage. Et de mettre en avant le progressisme avec une certaine pédagogie. Et puis… et puis… Et puis Rousseau est arrivé.
Au début, quand m’est venue l’idée d’écrire cette pièce, je pensais, comme Voltaire, me moquer assez facilement des idées abracadabrantes, voire parfois révoltantes, de Rousseau sur les femmes, les écrivains, le théâtre…Et puis, est-ce d’avoir approfondi ma connaissance de Jean Jacques, ou d’avoir joué le rôle pendant des années, petit à petit je me suis mis, non à excuser, mais à comprendre ses souffrances et la grande pertinence de ses visions.

© Brigitte Enguerand

L : Aurait-il été possible que Jean-Luc Moreau incarne Voltaire et Jean-Paul Farre, Rousseau ? L’inversion des rôles aurait-elle fonctionné ?

J.F P. : Chaque comédien possède une aura particulière, qui lui vient de sa personnalité, de son vécu, et de son apparence physique. Les comédiens les plus talentueux ne peuvent pas tout jouer. Jean Luc Moreau et Jean Jacques Moreau, qui jouent le rôle de Rousseau en alternance, en proposent deux personnifications assez différentes, pourtant avec le même texte et dans la même mise en scène. Quant à savoir si Jean Paul Farré et Jean Luc Moreau auraient pu être interchangeables dans leurs rôles, je ne le pense pas. Ce qui compte, c’est le rapport entre les deux acteurs. Et il me paraît assez idéal dans ce sens-là pour opposer la Raison de Voltaire au Sentiment de Rousseau.

 

Lecthot : Créée en 1991, votre pièce se joue depuis plus de vingt ans. Peut-on voir des variations entre la première représentation de 91, et celle d’hier soir ? 

J.F P. : Il est vrai qu’un tel succès dans la durée interpelle. Nous en sommes à plus de mille représentations sur Paris (1991 ; théâtres La Bruyère et de la Gaîté Montparnasse ; de 1992 à 1995, 3 saisons pleines à la Comédie de Paris ; 1995 et 1996 au théâtre de l’Oeuvre ; et 2014 et 2017 au Théâtre de Poche, série en cours).
A cela il faut ajouter de nombreuses productions étrangères : Deutsches Theater de Berlin, Théâtre Royal du Parc à Bruxelles ; à la télévision polonaise, à la RAI italienne, en Suisse, en Autriche, au Luxembourg… Et en janvier 2018, Voltaire Rousseau sera mis en scène et interprété par José Maria Flotats au Théâtre National de Madrid.
Le texte a sensiblement évolué depuis 1991. Il existe deux publications ; à l’Avant-scène Théâtre (1991) et aux Editions Lansman (2007) qui sont assez différentes. L’éditon Lansman bénéficie des différents ajouts ou des coupures dus à l’expérience des représentations et au jeu des acteurs. La version actuelle, très concentrée car la programmation en alternance du Théâtre de Poche impose un format ne dépassant pas 1h 15, n’est pas encore publiée.
Le fait que le Théâtre Poche nécessite également un décor très simple et aisément stockable et manipulable, a suggéré à Jean Luc Moreau l’idée d’un environnement scénique abstrait fait de cubes neutres et non plus la reconstitution historique du salon de Voltaire à Ferney qu’avait réalisée Charlie Mangel pour la création au théâtre La Bruyère en 1991.
De là aussi l’idée d’une détemporalisation des costumes, notamment celui de Voltaire, qui rappelle le grand couturier Karl Lagersfeld. Je crois que ces changements sont très bénéfiques car ils recentrent l’attention sur le débat de fond comme sur le jeu des acteurs.

 

 

 

L : Quel est le sentiment que les spectateurs manifestent le plus après avoir vu le spectacle ? Est-il proche de celui que vous vouliez leur communiquer, en tant qu’auteur ? 

J.F P. : Il est impossible de savoir ce que peut ressentir la majorité des spectateurs.
Un jour, à l’issue d’un débat post-représentation, nous avons fait un sondage parmi le public, en posant la question suivante : «  S’il s’agissait d’un match, selon vous, lequel des deux aurait gagné ? » Hé bien la réponse surprenante fut « match nul » ! Je crois que, malgré ses incohérences , il y a une forte empathie pour Rousseau, et surtout une reconnaissance de sa modernité.
Aujourd’hui, ce qui me frappe dans toutes les critiques que je peux lire, c’est une certaine unanimité sur l’actualité du débat. Rien ne saurait me faire plus plaisir : au-delà de la joute Voltaire versus Rousseau, c’est bien l’enjeu sur les fondements et l’avenir de la culture qui est le vrai sujet de la pièce.

 

L :  Aimeriez-vous écrire encore sur Voltaire et Rousseau ?

J.F P. :Ecrire à nouveau sur Voltaire ou Rousseau ? Pourquoi pas ? Jamais je n’oserais dire que j’en ai fait le quart du tour. Mais d’abord je ne voudrais pas laisser supposer que j’exploite un filon. Et puis surtout mon autre grand succès était déjà Voltaire’s folies, au départ un spectacle de café-théâtre, qui s’est joué, lui, plus de 3.000 fois ; et qui était une collection de textes corrosifs de Voltaire contre les fanatismes, religieux et politique, les deux étant souvent mêlés.
Je voudrais juste dire ici qu’il serait très difficile de le rejouer aujourd’hui et de dire sur une scène que Mahomet ne croit pas un mot de ce qu’il raconte et qu’il a tout inventé de bric et de broc pour prendre le pouvoir politique. Pourtant, malgré certaines outrances vengeresses et la crudité parfois du verbe de Voltaire, cette parole mériterait d’être à nouveau portée par les temps qui courent.

 

L : Avez-vous d’autres projets à venir ?
J.F P. : D’autres projets ? Bien sûr ! J’aimerais d’abord que soit repris Camus, Sartre et les autres ; un spectacle qui n’avait pas eu vraiment sa chance lors de sa création au Théâtre de l’Oeuvre en 1996, malgré un très bon accueil et quelques récompenses officielles.
Cette pièce qui parle du Paris intellectuel sous l’Occupation allemande en 1944, et qui pose la question de la place morale et historique de l’artiste et du citoyen, serait évidemment aussi d’une grande actualité. Ce texte m’est très cher mais il est aussi certainement très cher à produire (huit acteurs), ceci expliquant sans doute cela. Mais je ne désespère pas que le succès de Voltaire Rousseau ne permette au duel essentiel-existentiel Sartre Camus de revoir le jour. !
J’ai aussi, comme tout le monde, quelques inédits dans les tiroirs – dont un Monologue (c’est le titre) où le Christ se raconte de manière assez inattendue, car il en a marre qu’on parle à sa place ! Je crois que ce texte restera ben sagement dans ma table de nuit..
Pour ce qui est des travaux en cours, je transpire depuis maintenant deux ans sur une vaste fresque qui prétend retracer à sa façon toute l’histoire du théâtre. Il s’agit d’un clown berbère, persécuté par les islamistes, et qui se rêve en Shakespeare, Molière, Hugo, etc….. Lourde tâche. Un ultime combat ? On ne se refait pas.

La pièce : 

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