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Entretien avec Jean Le Gall

Jean Le Gall est écrivain et éditeur. Les lois de l’apogée (Robert Laffont) est son troisième roman, après le remarqué New York sous l’occupation, publié en 2013. 

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Lecthot : Pouvez-vous nous présenter votre roman en quelques mots ?

Jean Le Gall : Nous suivons l’évolution de trois personnages, de la fin des années 80 à nos jours. Commençons par Jérôme Vatrigan : en 1988, il est le lauréat du prix Goncourt grâce à un premier roman – du jamais vu dans la « République des lettres ». Mais étrangement, sitôt les bénéfices de cette gloire consommés, il s’arrête d’écrire et préfère devenir éditeur. Comme il publie de la littérature, de la vraie, ses affaires ne vont pas au mieux. Fort heureusement, la chance passe à sa portée : il découvre un inédit de Proust et devient l’idole d’une industrie littéraire à court d’idées, d’argent et d’auteurs. Autour de Jérôme, gravitent, telles des planètes associées et indépendantes, sa compagne et son frère. Ce dernier est un chirurgien esthétique saisi du démon de la politique. Il revendique de hautes valeurs morales, est un brillant orateur, il a de l’ambition. Enrôlé par le parti socialiste, on le retrouvera, quelques années plus tard, ministre du budget.

La compagne de Jérôme Vatrigan, Greta Violante, est un requin-femelle des affaires. Rien ne lui résiste. Ni les lois ni les hommes. Elle n’hésite pas à faire croire à un cancer pour s’attirer quelque bienveillance, entreprend de castrer chimiquement son compagnon pour avoir un peu de paix, est condamnée pénalement suite à une acquisition frauduleuse, etc. Elle survit néanmoins à ses écarts, s’impose, et finit par régner en maître dans un grand groupe français. Caricaturale ? A tous, je rappelle que l’expression la plus élogieuse entendue depuis trente ans pour désigner les décideurs économiques ou politiques consiste à les qualifier… de « tueurs ». 

L : Votre roman lance un certain nombre de flèches sur le petit monde sclérosé parisien littéraire et politique. Comment ont-elles été reçues ?

J.L.G. : Ma foi, le livre est plutôt bien reçu par les commentateurs professionnels. Quant à ceux qui se trouvent directement égratignés (éditeurs, écrivains, politiques, grandes figures médiatiques françaises), ils ne lisent pas et ne liront pas davantage ce roman. Tout au plus lisent-ils les ouvrages publiés sous leur nom mais c’est là un sacrifice sans rapport avec la littérature.

L : Vous allez jusqu’à nommer certaines de vos cibles (Gonzague Saint-Bris, Jacques Attali, Christine Angot, Matthieu Ricard ou Stéphane Hessel) avez-vous eu des échos ?

J.L.G. : Il faut le préciser : il s’agît d’un roman. Je suis donc maître des personnages mis en scène, réels ou fictionnels. Mes personnages principaux appartiennent certes à une classe sociale homogène mais ils ne s’entendent pas ou plutôt ne s’entendent sur rien. Leurs cibles, les gens qu’ils aiment détester ne sont donc pas les mêmes. François Hollande, par exemple, est soutenu par l’un des personnages mais méprisés par les deux autres. De même, quelques années plus tôt, à propos de Sarkozy. L’idée est tout de même de reconstituer un paysage de réalités. Quant aux hommes et femmes cités dans le livre pour incarner ces trente dernières années, j’imagine qu’ils y vont vu une sorte d’hommage. C’est en tout cas ce que je leur suggère, dans la mesure où ils ont voulu marquer leur époque « à tout prix ».

L : Vous rendez entre autres hommage à Robert Musil, Paul Morand ou encore Marcel Proust, qu’est-ce qui lie selon vous ces trois auteurs entre eux ? Et comment sont-ils liés à votre oeuvre ?

J.L.G. : L’un des personnages étant un éditeur passionné, beaucoup de ses écrivains préférés sont cités et parfois même « expliqués ». Parmi eux, beaucoup d’inconnus célèbres. Mon secret espoir ? Que les lecteurs du roman partent à leur recherche et les découvrent. Frédéric Berthet, Jack Alain Léger, Tony Duvert, Pierre Herbart, Jean-René Huguenin etc … De quoi faire une bibliothèque singulière et donc idéale.

L : Pensez-vous que Les lois de l’apogée pourrait avoir un caractère performatif sur la société ? (aujourd’hui ou demain..)

J.L.G. : Mon objectif d’écrivain est bien plus modeste ! Aucun livre ne peut avoir une telle influence s’il n’est appuyé par ce qu’il reste de la machine médiatique – aujourd’hui émiettée, paupérisée et affaiblie. A la vérité, aucun livre ne peut exister, à l’échelle sociale de ce pays, s’il n’est adoubé unanimement (et donc de manière suspecte) par les derniers médias influents. Or vous ne verrez rien d’autre, à la Grande Librairie, chez Ruquier ou dans la page livre du JDD, que des « gros » vendeurs de livres dont on louera, d’ailleurs, les chiffres de vente avant d’explorer l’éventuelle qualité du texte. Mais tout n’est pas perdu. En 2016, un écrivain peut encore espérer plaire aux bons lecteurs du pays, ceux qui s’échangent les romans comme des secrets, ceux qui les achètent puis les lisent vraiment. Ils sont trois mille tout au plus ; ils sont, pour un livre, sa dernière chance d’importance voire d’éternité.

L : Si les lecteurs devaient retenir un message, lequel privilégierez-vous ?…

J.L.G. : Mon roman fait le constat que nous sommes passés de la société du spectacle à celle des faussaires. A quelques-uns, ce défilé d’imposteurs est une chose fatigante. C’est pourquoi je leur suggère d’imiter mon personnage principal : multiplier les siestes, s’en tenir aux bons livres et aux bons vins, être fier de ses échecs (surtout s’ils sont financiers), s’épargner le déshonneur des débats de société, et conserver jalousement tout ce qu’il leur reste : un peu de liberté.

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