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Entretien avec Jean-Marie Rouart

Dans son dernier roman, l’académicien Jean-Marie Rouart dépeint une liaison amoureuse, aussi toxique que céleste. Une jeunesse perdue, paru le 3 janvier chez Gallimard, met en scène la rencontre entre un vieil esthète et une top model russe. La jeune femme pulvérisera le cœur de l’ancien séducteur, et dansera sur les débris. Entretien.   

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Lecthot : Quelle est la part autobiographique de votre roman ?

Jean-Marie Rouart : Je suis un romancier. Je dirais même un vrai romancier. J’aime beaucoup la fiction. Mais cette fiction, que j’arbore dans mes livres, se construit constamment sur la base de mon vécu ou d’expériences imaginées. Dans Une jeunesse perdue, je reconnais avoir mis à contribution beaucoup d’éléments de ma vie. Il y a eu, au cours de mon existence, un personnage aussi dévastateur, charmant et diabolique, que Valentina. Mais ce qui m’intéresse dans un roman, c’est de tirer d’une expérience personnelle –à la foi douloureuse et passionnée – une histoire fictive, en y ajoutant de l’art. J’aime mettre du piquant, et garder uniquement l’aspect romanesque. Je n’oserais pas comparer mon livre à une pierre précieuse, mais c’est le principe d’un bijoutier, qui part d’un diamant brut pour ensuite le préparer, le sertir. Ecrire un roman, c’est un peu la même chose.

 

L : Vouliez-vous rendre universel le propos amoureux présent dans votre roman ?

J-M.R. : Exactement. C’est le mot parfait. Ce que je veux, c’est partir de moi, pour arriver à l’universel. Cela peut paraitre très prétentieux, je vous l’accorde. Savoir si j’y arrive ou non, c’est une autre question. Mon but est de me faire le témoin de ce que ressent autrui. Il y a une chose formidable, propre à l’écrivain et à l’artiste en général, c’est qu’une histoire d’amour qui ne fonctionne pas n’est pas un gâchis ! Sur une déception amoureuse, le romancier a le pouvoir de transformer les choses, tout en apportant aux lecteurs une forme de réconfort. Il contribue à l’élargissement de la grande fratrie humaine. C’est une thérapie via la lecture en quelque sorte. Je ne vous cache pas que lors d’un chagrin d’amour, je me précipite dans La Prisonnière de Proust, par exemple.

 

L : Un de ces moments qui vous justifie de vivre. C’est ainsi que vous qualifiez l’expérience amoureuse. La littérature est-elle une autre manière de justifier l’existence ?

J-M.R. : Vous avez tout dit. La littérature et l’amour sont pour moi les deux choses qui donnent une justification à la vie. Ces deux éléments nous font atteindre l’inatteignable. L’autre point commun est que la littérature et l’amour nous surélèvent. En écrivant, on se rapproche des gens tels que Stendhal, Balzac, ou encore Tolstoï ; c’est-à-dire des géants. Et puis, dans l’amour, on entre en contact avec ce qu’il y a de mieux dans l’humanité. L’amour est une façon de se hisser au-dessus de soi-même, à un niveau presque spirituel. L’amour est un élévateur d’âme.

 

L : Vous associez le bonheur à la réalisation d’une espérance démesurée. Le bonheur est-il pour vous lié à la notion d’impossible ?   

J-M.R. : Je pense, oui. Il y a des personnes qui ont une conception un peu terre à terre, sachant précisément comment conquérir ce fameux bonheur. Ils en ont une vision délimitée. Je les comprends, mais ce n’est pas ma conception. Ma vision du bonheur, c’est d’aller toujours au-delà de soi-même. Vous savez, écrire c’est avoir une ambition folle. Et cette ambition est belle, car au fond, ce qui définit le mieux l’être humain, c’est la quête du dépassement de soi. Napoléon par exemple, a constamment été dans le surpassement de sa personne.

 

L : Si un lecteur, après avoir lu votre ouvrage, cédait aux tentations qui s’offrent à lui, cela vous plairait-il ? Quel est le sentiment que vous aimeriez lui inspirer ?

J-M.R. : Mon ambition est de toucher le lecteur. Il ne faut surtout pas l’ennuyer. J’aime aussi partager avec lui ma vision de la vie. Mon rêve, serait qu’une jeune personne lise mon livre et se dise : « tiens, j’ai trouvé un frère. » Quelles que soient les différences d’âge, de culture, de religion. « J’attendrais cent ans, s’il le faut ». Je veux qu’un homme, en parcourant mes lignes, perçoive dans son esprit l’émergence d’un sentiment de fraternité.

 

L : Vous opposez l’immortalité de l’esprit à la périssabilité de la chair. Comment expliquer pourtant la suprématie de la chair dans votre roman ?

J-M.R. : Il y a une phrase de Shakespeare que j’aime beaucoup : l’amour, c’est l’éternité, plus un jour. Quand on aime, on a le sentiment de l’universel. Même la souffrance, liée à ce sentiment, nous laisse deviner que nous vivons quelque chose de puissant et intense. Mais d’un autre côté, c’est très périssable. Alors oui, l’amour peut évoluer en tendresse ou affection. Mais l’amour passion, tel que je le décris, se consume comme un brasier. Cette idée du périssable me renvoie à la conception que j’ai de l’existence. Il vaut mieux bruler que mourir à petit feu. Faites que la beauté reste, que la jeunesse demeure, que le coeur ne se puisse lasser et vous reproduirez le ciel.

Voilà ce que disait Chateaubriand. Un papillon, aussi beau soit-il, meurt quelques jours après sa naissance. Imaginez alors si nous le capturions et l’épinglions. Il continuerait à resplendir. Mes histoires d’amour sont des papillons, je les accroche dans mes romans.   

 

L : Une jeunesse perdue. La nostalgie des jeunes années est un topos chez les écrivains. Ne pourrait-on pas imaginer une apologie de la vieillesse ?

J-M.R. : Vous savez, beaucoup de personnes vouent un véritable culte à la vieillesse. En Orient, au Japon, en Chine, la vieillesse est un privilège. Moi, j’ai toujours aimé la confrontation des âges. J’aime autant un talent de vingt ans, qu’un talent de quatre-vingt-dix ans. Les générations doivent se mêler, chacun peut apprendre beaucoup de l’autre. Ce que je fuis, ce sont les gens emmerdants, lorsqu’ils sont vieux, dans le sens où ils n’ont plus rien à apprendre. Ne rien avoir à apprendre des autres, c’est la mort. Vous pouvez être vieux à vingt ans.

 

L : Casanova disait : Rien de tout ce qui existe n’a jamais exercé sur moi un si fort pouvoir qu’une belle figure de femme. Vous reconnaissez-vous dans cette phrase ?

J-M.R. : Je dois avouer que cette phrase fait résonner en moi un grand sentiment de fraternité…

Propos recueillis par Tristan Poirel

Le livre

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