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Entretien avec Jérémy Lopez

Jérémy Lopez chamboule la Comédie-Française par son rôle principal dans La Règle du jeu, d’après le chef-d’œuvre de Renoir, transfiguré en spectacle vivant. Sur scène, les acteurs ne déclament pas. Ils ne jouent pas davantage. Ils opèrent une illusion, qui devient vraie. La Comédie-Française est un lieu de fête et les spectateurs, ses invités. Une pièce hors du commun, mise en scène par Christiane Jatahy. Entretien avec Jérémy Lopez, sociétaire de la troupe de la Comédie-Française.

 

Lecthot : Avec une pièce aussi peu conventionnelle, comment la Comédie-Française a-t-elle accepté de jouer le jeu ?

Jérémy Lopez : Il n’a pas été question de convaincre ou de ne pas convaincre. Éric Ruf, administrateur général de la Comédie-Française, avait connaissance des différents spectacles de la metteure en scène, Christiane Jatahy. C’est lui qui a choisi de faire venir Christiane Jatahy, à la Comédie-Française. Quant à Christiane Jatahy, de par son travail, elle a rapidement su nous faire adhérer à son univers. Elle sait exactement ce qu’elle veut. Tout est pensé, tout est réfléchi. Ce n’est pas à moi d’en parler, mais j’imagine que la maison lui a laissé carte blanche. Elle n’a fait aucune concession sur son spectacle. On était tous ravis de participer à ce projet.

 

L : Une grande spontanéité se dégage du jeu des acteurs. Ont-ils une marge d’improvisation ? 

J.L. : Tout à fait. Christiane Jatahy nous a dès le début incités à faire en sorte que la frontière entre la fiction et le réel soit la plus mince possible, voire inexistante.
Notre jeu d’acteur doit faire naître chez le spectateur une forme de confusion, un déséquilibre. Prenons l’exemple de la bagarre entre Laurent Lafitte et moi. Christiane refusait que l’on chorégraphie cela, quitte à penser que l’altercation s’envenimait, au point de déborder. Christiane cherche le malaise, en permanence. L’idée qu’un spectateur soit calme et qu’il se sente en sécurité ne lui convient pas. C’est là que nous entrons en jeu. Pendant la pièce, nous avons des points de rendez-vous, que nous ne devons pas rater. C’est grâce à ces étapes que nous pouvons, à l’intérieur, élaborer une marge d’improvisation.

 

L : Les variantes sont-elles perceptibles d’une représentation à l’autre ? 

J.L. : Oui. Elles ne sont jamais très importantes, mais il n’en reste pas moins que le spectacle varie constamment. Parfois, ce n’est qu’une question de déplacement. Un spectateur peut cependant percevoir les mutations qui s’opèrent, en fonction des représentations. Evidemment, l’histoire, les personnages, les relations ; tout ceci est immuable.

 

L : Concernant votre rôle dans la pièce, vous êtes-vous senti en symbiose totale avec votre personnage ? 

J.L. : Encore une fois, nous en revenons au travail de Christiane Jatahy. Elle n’a jamais évoqué l’idée d’un rôle, à proprement parler. Jamais. La notion de personnage est absente de son travail. Elle a essayé d’utiliser au mieux les relations qu’entretenaient les comédiens entre eux, et leurs caractères. Aucun de nous n’a l’impression de jouer un rôle dans cette pièce. Nous sommes nous-mêmes.
En tant qu’acteur, c’est le but vers lequel je tends. Être le plus proche de moi. Je pense que l’objectif d’un comédien est de partir de soi pour approcher au maximum son personnage.

(c) Christophe Raynaud de Lage

L : La technologie joue un rôle prépondérant dans la pièce. Est-ce une façon de montrer que l’art théâtral est en plein renouvellement ? 

J.L.: Je ne pense pas que l’art théâtral se renouvelle uniquement à travers la technologie. Ici, c’est spécifique.
Tous les spectacles de Christiane Jatahy entremêlent cinéma et théâtre. La relation entre ces deux arts est constamment questionnée. Je trouve que c’est une nouvelle et belle façon de faire du théâtre. Ce n’est pas révolutionnaire, entendons-nous bien là-dessus. Le caractère révolutionnaire réside peut-être au sein du lieu dans lequel nous le faisons, mais cela ne va guère plus loin. Ce qui est novateur dans son travail, c’est qu’elle interroge sans cesse le rapport entre le cinéma et le théâtre, ainsi que le rapport au spectateur. Elle cherche à le déplacer, soit physiquement, soit par l’esprit.

 

L : Justement, la pièce propose une mise en abyme forte. Qu’attendez-vous du spectateur ? Aimeriez-vous qu’il endosse un rôle particulier ? 

J.L. : C’est important que le spectateur fasse ce qu’il souhaite. Nous ne sommes pas là pour forcer qui que ce soit. Mais nous devons le bousculer, même moralement. Un spectateur qui participe est plus agréable qu’un spectateur en colère, certes. Mais l’un comme l’autre, ils sont nécessaires. Ils ont autant leur place dans ce spectacle. L’important est de considérer le spectateur comme une personne à part entière, et non une masse.

(c) Christophe Raynaud de Lage

L : Comme un acteur aussi ? Imaginons qu’une personne se lève de son siège et improvise, contre vos attentes… Serait-ce un problème ? 

J.L.: Pas du tout, au contraire. Un jour, une personne m’a littéralement dépossédé de mon micro et s’est mis à chanter. Ce sont des choses qui arrivent… Lors d’une autre représentation, je suis allé dans le public, et un homme m’a tout simplement demandé d’arrêter ce que j’étais en train de faire, et d’en revenir à Renoir. Là, c’est beaucoup plus compliqué. En sortant de la pièce, l’homme me sort aussi du spectacle. Il faut être assez habile et réussir à contourner cela. Ce n’est pas toujours facile.

 

L : Si le public n’avait pas été intégré à la fête, cette pièce aurait-elle perdu de sa valeur ? 

J.L. : Il faut choisir. Se mettre en scène en train de faire la fête, ou bien la faire. Le deuxième point propose une intensité incomparable. Etant au cœur de la soirée, les spectateurs la vivent, sans recul. Ils y adhèrent d’une certaine façon. Si nous faisions la même chose en ignorant le public, cela n’aurait plus aucune valeur. C’est une chose fortement regrettable que le cerveau du spectateur soit habitué à faire face à un quatrième mur, racontant tout avec distance.

 

L : Cette pièce n’est-elle pas aussi l’occasion de célébrer, tambour battant, la relation particulière qu’entretient le théâtre avec le cinéma ? Ce rassemblement auquel vous nous conviez ne serait-il finalement pas un mariage ?

J.L.: Disons plutôt la naissance d’une chose nouvelle. Quand Christiane Jatahy évoque son travail, elle ne se considère pas comme une metteure en scène, ni même une réalisatrice. C’est une artiste qui se sert d’outils qui la passionnent, pour créer un autre travail, qui est le sien. J’estime que rien n’égale un acteur mis à nu, avec un texte de théâtre. Si l’image peut aider l’esprit à se retrouver ailleurs, tant mieux. Dans ce travail, on parle beaucoup de l’image, du rapport entre la vidéo et le théâtre. Mais la chose la plus extraordinaire finalement, est la façon qu’a Christiane de définir le jeu d’acteur tel qu’elle le ressent. Elle propulse le comédien dans le lieu de sincérité le plus absolu qui soit. Nous sommes au théâtre, c’est un fait. Mais pourquoi jouer théâtralement ? J’évoque ici le terme dans le sens le plus péjoratif qui soit. Il faut écouter le texte, non pas le jouer. Notre metteure en scène a une aversion pour la fausse émotion. Sur scène, elle veut que son regard se pose sur de véritables personnes. Le spectateur mérite ce qu’il y a de mieux, il ne doit pas être dupé. La Règle du jeu, ne trompe pas. Le spectacle est d’une sincérité rarement égalée.

Propos recueillis par Tristan Poirel

 

La Règle du jeu d’après le scénario de Jean Renoir, mise en scène de Christiane Jatahy, avec Eric Génovèse, Jérôme Pouly, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Laurent Lafitte, Pauline Clément.

En alternance Salle Richelieu jusqu’au 15 juin 2017

 

 

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