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Entretien avec Jhonny Hendrix Hinestroza

Après Choco sorti en 2012 et Saudo en 2016, Jhonny Hendrix présente cette année son troisième long métrage. Candelaria est un film d’auteur émouvant qui raconte avec humour et candeur l’amour d’un couple cubain vieillissant. L’histoire touchante de Candelaria et Victor Hugo se passe à La Havane en 1995, en pleine crise économique pendant une période de transition difficile après l’abandon de l’URSS lors de sa chute et l’embargo persistant des USA. Une caméra trouvée par Candelaria va changer sa vie et celle de son compagnon…
Dans un décor cubain authentique des quartiers pauvres, Hendrix traite avec finesse et légèreté des sujets difficiles sans même qu’il y ait l’ombre d’un malaise. Tout l’art de Hendrix se révèle dans la captation des images, au gré des rythmes cubains et de paroles habilement écrites. Au cinéma le 4 avril. Entretien.

Lecthot : Pourquoi votre film se passe-t-il à Cuba ?

Jhonny Hendrix Hinstroza : J’ai choisi Cuba parce que c’est là que s’est déroulée l’histoire vraie dont je me suis inspiré et qui m’a été racontée en 2012. Il me semblait respectueux d’y être fidèle. J’ai vécu une histoire d’amour avec une femme qui m’a quitté et cela m’a donné envie de traiter le thème de l’amour dans un film.

 

L : Vous dites avoir pensé à vous installer à Cuba. Est-ce parce que La Havane possède une école internationale de cinéma très réputée et donc des opportunités pour le cinéma ?

J.H.H. : Non, ce n’est pas lié. En fait, tout le monde a envie de vivre à Cuba parce que c’est un des meilleurs climats au monde et parce que c’est un pays où l’on ressent la joie un peu partout quand on s’y promène. Cuba a la réputation d’éteinceler tout le temps, de vibrer face à la vie et je crois que n’importe quelle personne qui s’y rendrait aurait envie d’y rester.

 

L : Comment s’est passé le tournage ?

J.H.H. : Très bien. C’était un tournage très agréable. Mais il y a eu deux moments difficiles : juste avant le tournage avec le décès de Jésus Terry, l’acteur qui devait jouer Victor Hugo et pendant le tournage avec la mort de Fidel Castro. Ces événements nous ont amenés à repenser l’histoire à partir du silence pour leur donner un sens dans le film.

 

L : Comment travaillez-vous avec votre équipe en préparation et sur les tournages ?

J.H.H. : On fait des lectures avec les responsables d’équipe presque toutes les semaines ; le directeur photo et l’assistant de réalisation sont chargés des repérages et nous faisons le point une fois par semaine. Une planification précise et réaliste est programmée pour qu’on puisse s’y tenir. Je répète avec les acteurs deux à trois mois avant le début du tournage afin d’avoir le temps de trouver exactement quelle direction insuffler aux personnages du film. Et tout seul, j’aime bien marcher dans les rues, revoir les repérages, les lieux qu’on a choisis, les sentir, les comprendre, voir les détails que je pourrais par la suite incorporer au film. C’est toujours comme ça que je travaille.

 

L : Dans le film, la photo et le cadre sont d’une grande qualité esthétique. Décidez-vous seul de l’image ou laissez-vous une certaine part de liberté au directeur de la photo pendant le tournage ?

J.H.H. : En principe, je décide du cadre et de chaque plan. Mais si un technicien veut faire une suggestion, il doit me le dire avant le tournage pour que j’aie le temps d’y penser et voir si je peux l’intégrer. Tout changement devra donc être planifié.
Dans un film, ce qui m’intéresse le plus est de raconter le clair-obscur. Ce clair-obscur, on l’a tous en nous en tant qu’être humain et ça, c’est ce qui m’importe le plus et que je souhaite transmettre dans mes films. Sur Candelaria, j’ai travaillé avec une directrice de la photo. Nous avons commencé la préparation deux mois avant le tournage : on discute ensemble de chaque plan et de chaque détail de l’image pour savoir exactement comment parvenir à raconter ce que l’on veut. Nous sommes d’ailleurs devenus amis parce qu’on s’est rendu compte qu’on avait le même regard sur la vie et sur ce qui nous entourait. C’était notre première collaboration et j’espère qu’il y en aura d’autres. Sur mon premier film, j’ai travaillé avec un directeur photo qui était étonnant et avec qui ça s’est très bien passé aussi. Nous avions également le même genre de regard sur le monde et nous sommes aussi devenus amis. En fait, je choisis mes collaborateurs en fonction de l’histoire et finalement, je travaille toujours beaucoup avec mon équipe. Un film, c’est un travail d’équipe.

 

L : Le texte du scénario est-il respecté à la lettre ? Quelle part attribuez-vous aux suggestions des comédiens pendant le tournage ?

J.H.H. : Dans les deux films précédents, j’ai laissé une totale liberté de jeu aux acteurs pour donner plus de naturel aux personnages. Mais dans Candelaria, nous avons vraiment suivi le scénario à la lettre parce qu’il comporte de nombreux détails qui ont leur importance. Je voulais que le rendu soit précis et que tous les détails apparaissent. Donc, le seul qui avait la liberté de changer quelque chose, c’était moi !

 

L : Candelaria et Victor Hugo sont des noms très originaux. Pourquoi ce choix ? Quel rôle ces noms ont-ils dans le film ?

J.H.H. : Je trouve que Victor Hugo est un nom fort, très masculin, voire un peu macho. Mais il faut être prudent avec ce mot car en Amérique latine il est moins péjoratif qu’en France. La partie la plus masculine du personnage, c’est sa voix. C’est également pour être en accord avec le personnage et le nom qu’il représente que Victor Hugo lit des journaux et qu’il suit à la radio les informations qui se passent à Cuba. Quant à Candelaria, c’est le nom de la fille que je n’ai pas encore eue et que j’espère avoir un jour.

 

L : Vous traitez avec habileté deux sujets qui font d’habitude fuir : la vieillesse et la pauvreté. Or, c’est l’effet inverse qui se produit ; on se prend d’affection pour vos deux personnages. Quel est votre secret ?

J.H.H. : Peut-être que cela tient à l’interprétation de Veronica Lynnel et d’Alden Knight dans les rôles de Candelaria et Victor Hugo. Le jeu de ces deux acteurs a eu une grande influence sur le film. C’est certainement aussi grâce au travail de la photo et de l’ingénieur du son ; grâce à toute l’équipe ! Tous ont permis que la magie s’opère. Je pense qu’un réalisateur tout seul ne fait rien. D’autre part, l’histoire de base est très simple. Elle possède une force de persuasion qui fait qu’on a envie de la suivre et de l’écouter. […]

© 2017 – Antorcha Films – Photo Aldo Dalmazzo

L : Il semble que vous soyez très attaché à la relation père-fils. Vous racontez que votre père vous emmenait plusieurs fois par semaine au cinéma quand vous étiez enfant. Cette relation a-t-elle influencé votre parcours professionnel ?

J.H.H. : Quand j’étais enfant, la relation avec mon père était très amicale mais elle est devenue plus difficile avec le temps. Mon père et ma mère ont eu des projets pour moi et ce ne sont pas ceux que j’ai eu envie de suivre. Si je fais du cinéma, c’est plus par rébellion envers eux et envers ce qu’ils désiraient pour moi. Mais, j’ai conservé de cette relation la tendresse de ma mère et l’intelligence de mon père. Je crois que ce sont deux choses qui m’ont forgé et qui m’ont appris comment faire face et prendre des décisions.

 

L : Si vous n’aviez pas été cinéaste, quel métier auriez-vous aimé faire ?

J.H.H. : J’ai voulu être footballeur, mais je n’étais pas si bon que cela et j’ai eu un problème aux genoux. Je rêvais aussi d’être poète et d’écrire. J’ai commencé à composer des poèmes à l’âge de huit ans, et finalement, les hasards de la vie m’ont mené au cinéma et donc, à l’écriture aussi.

 

L : Y avait-il quelque chose qui vous prédestinait à faire du cinéma ou qui vous a incité à choisir une carrière artistique ?

J.H.H. : Je ne sais pas exactement. J’ai eu un professeur de littérature qui applaudissait tous mes écrits. Il m’a fortement encouragé à poursuivre dans cette voie. Mais je pense aussi que le fait d’aller au cinéma avec mon père, a pu avoir une influence. En fait, c’est surtout quand je suis arrivé à Cali que les choses se sont précisées. Il y a dans cette ville un vrai bouillonnement artistique et la littérature y est constamment mêlée à la réalité. J’allais beaucoup au cinéma à cette époque. C’était presque devenu une obsession. J’étais parmi des gens qui ne parlaient que de cela et c’est finalement cette obsession m’a amené aujourd’hui ici, au travers de mes films à parler et à voir la réalité d’une manière différente.

 

L : Le cinéma a-t-il une grande importance dans votre pays, en Colombie ?

J.H.H. : Non, les films produits en Amérique latine se voient plus en dehors de la Colombie ou en dehors du continent. Mais je pense que c’est peut-être dû au fait qu’on a été éduqué avec une forte influence des États-Unis et par la télévision américaine.

 

L : Vous avez dit : « Il faudrait aborder les longs-métrages comme des objets universels. » N’est-ce pas ce que vous faites dans ce film ?

J.H.H. : Oui, parce que je pense que toutes les histoires parlent des sentiments de l’Homme et qu’à travers les films, on peut en incarner le sens et arriver à faire ressentir de ce que c’est d’être un être humain. Je crois qu’on porte tous en nous les mêmes souffrances, quel que soit l’endroit où l’on vit, et que c’est le résultat de ce que la société produit sur nous. Elle nous impose en fait de réprimer nos désirs et provoque une grande frustration. Je pense que l’on vit tous cela et que dans n’importe quel endroit du monde on peut ressentir cela.

 

L : Vous dites aussi : « Cuba est finalement devenu un personnage à part entière dans le long-métrage, davantage sonore que visuel d’ailleurs. » À propos de la musicalité qui rythme les séquences tout le long du film, que souhaitez-vous nous dire ?

J.H.H. : La musique du film est nostalgique ; on l’a choisie pour cette raison. C’est comme un poème d’amour. Ces musiques ont été sélectionnées dans cet esprit-là. Deux des chansons sont chantées par Celia Cruz, une des plus grandes chanteuses cubaines. Elle est partie de Cuba et n’avait jamais pu y revenir et je crois que c’est une des premières fois où on entend sa voix dans un des films tournés à Cuba. C’est pour moi une chose très importante. En fait, il ne s’agit pas d’un acte politique, mais plutôt de rendre hommage à cette grande chanteuse que j’écoute depuis mon enfance. Quand je l’entends, j’ai la chair de poule.

 

L : Le dernier boléro du film passe sur les titres du générique de fin, sur fond noir. Est-ce pour attirer l’attention sur les paroles de la chanson ?

J.H.H. : Oui, c’est effectivement pour cette raison.

Propos recueillis par Anouck Huguet

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