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Entretien avec Karine Tuil

Karine Tuil est un écrivain prolifique, passionnée par la question de l’identité. L’invention de nos vies, son neuvième roman, a connu un succès universel, publié aux Etats-Unis sous le titre The Age of Reinvention chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Son dixième roman L’insouciance paru aux éditions Gallimard, suit l’itinéraire du lieutenant Romain Roller, un homme dévasté par son expérience en Afghanistan.
Karine Tuil nous raconte…

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Lecthot : Votre roman en quelques lignes…

Karine Tuil : L’insouciance est un roman sur la survenue d’une épreuve dans une vie jusque-là tranquille, sur les effets intimes de la guerre – les conflits internationaux mais aussi la guerre sociale. C’est également un texte qui aborde les questions d’identité, de mensonge, dans la continuité de mon précédent livre L’invention de nos vies. 

On y suit quatre personnages principaux… Romain Roller, 27 ans, lieutenant de l’armée française, a perdu plusieurs de ses hommes en Afghanistan au cours d’une embuscade tendue par les talibans. Il revient de cette mission totalement détruit et souffre d’un syndrome de stress post-traumatique – c’est un sujet qui a été abordé aux Etats-Unis, notamment au retour des soldats d’Irak mais pas en France où il reste tabou. Pour faciliter la récupération mentale des soldats de retour de mission, l’Etat français organise un voyage de trois jours à Paphos sur l’île de Chypre. Les soldats sont censés s’y reposer avant le retour à la vie réelle que tous appréhendent. Là-bas, dans ce lieu paradisiaque, le lieutenant Roller sombre lentement dans le découragement et il a, un soir d’insomnie, une aventure avec une jeune journaliste et romancière de son âge, Marion Decker. Le lendemain, quand il cherche à la revoir, il apprend qu’elle est mariée à Francois Vély, un très riche industriel franco-américain, fils de l’ancien ministre Paul Vély, un résistant juif, né Lévy, qui a passé sa vie à cacher sa judéité. A Paphos, Romain revoit aussi un ancien éducateur social, un homme âgé d’une trentaine d’années, d’origine ivoirienne, Osman Diboula. Ils se sont rencontrés quand Romain avait 14 ans à Clichy-sous-Bois. Au lendemain des émeutes de 2005 qui ont embrasé la France, Osman est devenu une figure montante de la vie politique française. Il est à Paphos pour écrire un rapport sur le sas de fin de mission. A leur retour en France, tous ces personnages vont se retrouver et être entraînés  – à la suite d’un scandale qui implique François Vély – dans une épopée qui révèle la violence du monde.

L : Quelle est l’impulsion majeure qui vous a menée à l’écriture ?

K.T. : A l’été 2008, plusieurs soldats français sont morts dans une embuscade tendue par les talibans dans la vallée d’Uzbin. C’est un événement qui m’a beaucoup marquée. Les Français étaient en vacances et en Afghanistan, au nom de la lutte contre le terrorisme, des jeunes de vingt ans mouraient au front. Mais ce livre est né aussi de mes questionnements personnels : Comment peut-on se réaliser dans une société viciée par les querelles identitaires ? Est-il possible de se reconstruire après une épreuve dans un monde où chacun se sent chaque jour plus vulnérable ? Je voulais aussi écrire une histoire d’amour qui évoluerait dans un contexte politique fort, une société chaotique.

L : Quel est l’élément du roman qui vous tient le plus à cœur ?

K.T. : Les passages consacrés aux soldats me touchent particulièrement. Pour écrire ce livre, j’ai rencontré des soldats, un psychiatre, du personnel médical, des reporters de guerre, aussi. C’était à la fois une expérience littéraire et une aventure humaine d’une grande intensité.

L : La violence est un thème prédominant dans votre œuvre : comment s’incarne-t-elle dans le style ?

K.T. : Dans ce roman, j’aborde successivement les points de vue des trois personnages principaux : Romain, Francois et Osman. J’ai ainsi voulu créer une sorte d’édifice très précis. Jusqu’à la langue. Au départ je voulais écrire un texte sur la souffrance morale et mentale d’un soldat. Ce sont des passages souvent nerveux, à l’écriture saccadée, de manière à percevoir une certaine brutalité. De la même façon, quand j’aborde les questions de racisme, j’ai voulu une langue rageuse, un style plus direct. Mais il y aussi un temps plus long, les phrases sont brèves, presque elliptiques : c’est le temps de l’épreuve et du deuil. Le corps a du mal à se mouvoir et cette rigidité se perçoit jusque dans la langue…

Dans mon livre précédent, L’invention de nos vies, j’avais écrit des phrases très longues ponctuées de barres obliques pour créer cet effet de violence.

L : Quel est selon vous le dénominateur commun entre ce dixième roman et les neuf précédents ?

K.T. : Tous mes romans abordent la question de l’identité – comment échapper au carcan identitaire, au déterminisme ? – et celle de la place sociale – comment la trouver, la conquérir, la conserver dans une société toujours plus compétitive et brutale ?

L : Connaissez-vous l’insouciance ? En éprouvez-vous parfois ?

K.T. : On passe sa vie à tenter de retrouver l’insouciance de l’enfance. Mais, comme je l’écris dans le livre, je crois que la vie est un apprentissage de la perte.

L : Si les lecteurs devaient retenir un message, quel est celui que vous souhaiteriez le plus leur communiquer à travers cette œuvre ?

K.T. : James Baldwin, dans Chronique d’un pays natal écrit ceci : « Cela fait partie du rôle de l’écrivain tel que je le conçois, d’étudier les attitudes, d’aller en profondeur, de remonter aux sources. » Je partage ce point de vue. Quand j’écris, je ne cherche pas à transmettre un message aux lecteurs. J’écris pour moi, d’abord, pour tenter de questionner le monde, d’en appréhender la complexité par l’écriture, pour circonscrire le territoire de mes propres peurs. Puis, peu à peu, un livre se dessine… Je tente de divertir mon lecteur en posant des questions sociales, politiques, morales… Si le lecteur y trouve un écho à sa propre vie, s’il ressort transformé de sa lecture, le défi est réussi… Ces moments d’échanges avec les lecteurs, les libraires – tous ceux qui portent le livre à sa publication – sont décisifs pour l’écrivain.

 

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