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Entretien avec Paola Pigani

Paola Pigani, poète et romancière, écrit le voyage, l’immigration et l’amour. Son premier roman N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures a été sélectionné pour le Prix Goncourt du premier roman de 2014. Avec Venus d’ailleurs, l’auteure nous plonge dans le quotidien de Mirko et Simona, deux frères Albanais venus à Lyon pour fuir la guerre.

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(c) Gilles Vugliano.

Lecthot : Vous êtes poète et romancière, avez-vous une préférence pour l’une des deux formes ?

Paola Pigani : Si je n’avais pas commencé à écrire en poésie, je ne serais jamais venue au roman. La poésie est mon premier mode de captage, elle précède l’écriture : des images, des polaroïds qui peuvent donner des germes de récit. J’ai besoin depuis toujours de cette écriture non narrative, fragmentée qui constitue une matière première et une liberté fondamentale. Je ne peux pas vraiment parler de préférence. J’ai besoin de ces deux formes pour continuer à explorer ma propre écriture, dire ce que je désire dire, à la fois dans le ressenti, la fiction, les idées. J’ai longtemps été persuadée que la poésie ne se partageait pas, que c’était une histoire intime. Le fait est que je suis davantage lue en tant que romancière.

L. : Vous adoptez dans Venus d’ailleurs le regard de deux étrangers, vous êtes cependant vous-même française, comment avez-vous réussi à rendre vraisemblable ce regard ?

P.P. : Je n’ai été Française qu’à l’âge de 9 ans . Mes parents sont Italiens. Enfant, j’ai perçu le regard des autres sur notre famille. Ce sont eux qui m’ont appris que je n’étais pas tout à fait Française bien que née dans ce pays. A mon tour, j’ai gagné un regard particulier sur les autres ,Venus d’ailleurs ( Portugais, Turcs, Manouches…etc. ).

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Dans ce roman Venus d’ailleurs, il était important pour moi d’enraciner ces personnages dans une réalité. Je me suis replongée dans l’atmosphère de Lyon durant ces années 2000, les grands chantiers, les autres migrants. Je me suis surtout documentée sur le conflit en lui-même, presse de l’époque, récits de journalistes et témoignages de bénévoles. Je ne me suis pas appuyée sur des personnes ayant existé. Mon travail c’est la fiction, c’est à dire rendre vivants des personnages, les projeter dans une atmosphère, une action, des sentiments que je dois m’attacher à rendre vrais. Donc, il arrive un moment où je dois me faire confiance, lâcher, le contexte réel, politique, historique pour accompagner les personnages dans leur propre histoire, celle que je leur invente. J’essaie d’entrer dans leur peau en quelque sorte.

L. : Le personnage de Simona est ravi par la langue française. Y a t-il un lien privilégié entre langue et intégration ?

P.P. : Je mettrais de côté le mot intégration, qui est, sans vouloir être cynique, un mot valise qui veut tout et rien dire. Je parlerai d’acceptation. Pour un étranger, la maîtrise de la langue du pays d’accueil c’est se faire entendre, comprendre et respecter. Le personnage de Simona, non seulement, le comprend tout de suite, mais le vit comme un désir. Son amour pour cette langue lui donne l’élan vers les autres, la joie de décrypter ce qui l’entoure, de chanter, d’écrire. C’est une chance un peu folle qu’elle se donne pour devenir autre car elle n’a pas le choix.

L. : Pourquoi ce choix de faire de la femme le personnage qui s’intègre le plus facilement ?

P.P. : Mirko est peut être plus proche de moi que Simona. En tout cas, j’ai choisi de faire porter à ces deux personnages l’ambivalence des sentiments et des attitudes que peut vivre un étranger lorsqu’il arrive dans un nouveau pays. D’une part, il y a la peur, le doute, l’incompréhension, le sentiment de culpabilité ou d’abandon par rapport à ceux qu’il a laissés derrière lui ( Mirko). D’autre part, il y a la volonté, l’énergie, les risques nécessaires pour franchir toutes les étapes (Simona). La jeune femme prend sa nouvelle vie à bras le corps, elle est encore adolescente et porte en elle encore un peu d’inconscience ou de candeur. Son frère a été mutilé, il reste meurtri et vit un exil sans fin. Il subit sa condition de migrant alors que sa sœur fait tout pour s’en détacher.

Wet Eye Glasses

L. : Vous racontez dans Venus d’ailleurs et N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures des événements très médiatisés et controversés. Comment vous différenciez-vous de l’approche donnée par les médias ? Quelles sont les manières de présenter ces événements dont vous vous méfiez le plus ?

P.P. : La littérature selon moi permet une autre approche du monde réel et de la complexité humaine. C’est une façon d’atteindre une autre vérité à travers la vraisemblance incarnée par des personnages fictifs. Dans la fiction, j’essaie de nourrir un regard distancié sur certaines problématiques. Les médias nous laissent voir, entrevoir des drames, des faits divers sans pour autant nous aider à appréhender les contradictions, les profondeurs et les richesses de l’humain. Les personnages laissent des empreintes émotionnelles, ils permettent au lecteur de s’identifier, de vivre autrement la différence, l’ambivalence. Un Manouche, un Rom, un migrant est à considérer en dehors de cette masse médiatisée. Dans mes nouvelles et mes différents chantiers en cours, je vais souvent vers des personnages sur la brèche, dans l’entre-deux qui ont eu à se coltiner l’enfermement ou l’exil. Migrations, nomadisme sont aussi des thèmes autour desquels tourne mon écriture parfois inconsciemment. Pas de volonté délibérée chez moi d’écrire sur un sujet exotique ni sur un sujet d’actualité. La communauté tsigane suscite malgré elle des réactions, émotions fortes de rejet ou de compassion. Bien sûr, il y a matière à écrire sur cette actualité brûlante (les Rom’s en Europe, les discriminations dont sont victimes les gens du voyage, …etc.) C’est un travail que font les journalistes, les sociologues pour nous aider à avoir un vrai regard sur ces problèmes de société.

L. : D’où vous vient ce vif intérêt pour les gens du voyage ? Pouvez-vous conseiller à nos lecteurs un livre sur ce peuple souvent mal compris ?

P.P. : Il y a quelques années, j’ai commencé à écrire des chants tsiganes et un carnet de fragments « Rom’s ville ouverte » dont j’ai fait un recueil ainsi qu’une nouvelle inédite Rue git le cœur. A mon sens, les êtres humains qui vivent en marge de notre société paradoxalement nous éclairent sur nos vanités, notre matérialisme, nos suffisances.

Erri De Luca, un auteur que j’admire a écrit ceci :

     Un écrivain possède une petite voix publique. Il peut s’en servir pour faire quelque chose de plus que la promotion de ses œuvres. Son domaine est la parole, il a donc le devoir de protéger le droit de tous à exprimer leur propre voix. Parmi eux, je place au premier rang les muets, les sans voix, les détenus, les diffamés, par des organes d’information, les analphabètes et les nouveaux résidents qui connaissent peu ou mal la langue. Avant d’être amené à m’intéresser à mon cas, je peux dire que je me suis occupé du droit à la parole de ces autres-là. Ptàkh pikha le illèm : «  Ouvre ta bouche pour le muet » ( Proverbes_Mishé 31,8). Telle est la raison sociale d’un écrivain, en dehors de celle de communiquer : être le porte-parole de celui qui est sans écoute.

 Erri De Luca . La parole contraire . Editions Gallimard

Je recommande les lectures suivantes pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin dans la connaissance du peuple tsigane:

  • Jan Yoors Tsiganes (Phébus)
  • Raymond Gurême et Isabelle Ligner Interdit aux Nomades,  (Calmann-Lévy)
  • Claire Auzias Chœur de femmes tsiganes,  avec des photographies d’Eric Rosset, (Egrégores)
  • Claire Auzias Roms, Tsiganes, Voyageurs : L’éternité et après ? (Indigène)
  • Claire Auzias Les poètes de grand chemin, voyages avec les Roms des Balkans, (Michalon)

Deux bandes dessinées remarquables :

  • Tsiganes : 1940-1945, le camp de concentration de Montreuil-Bellay, scénario et dessins de Kkrist Mirror, (Emmanuel Proust éditions)
  • Michaël Le Galli Arnaud Bétend Batchalo (Delcourt)Propos recueillis par Anais Ornelas

 

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