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Entretien avec Parinoush Saniee

Shahaab, quatre ans, ne parle pas, mais comprend tout. La voix cachée (Robert Laffont) met en scène l’histoire d’un enfant mal aimé à cause de sa différence, rejeté par son père, moqué par les enfants de son âge, négligé par sa famille. Une violence psychologique dont le petit garçon ne sortira pas indemne.
Parinoush Saniee dénonce l’aveuglement des parents iraniens, déchirés entre leur volonté d’émancipation et la pression d’un islam rigoriste, face à la détresse de leurs enfants. Son avant dernier livre, Le Voile de Téhéran, est censuré en Iran. Entretien.

Lecthot : Vous écrivez que « les bons enfants appartiennent à leur père et les mauvais à leur mère ». Est-ce une manière de dire que les pères en Iran ont un amour conditionnel pour leurs enfants ?

Parinoush Saniee : Shahaab, le héros de La voix cachée pense que sa famille est indifférente à lui et qu’elle ne l’aime pas parce que c’est un mauvais garçon. Il pense que c’est de sa faute. Et même s’il y a un fond de vérité dans ce qu’il peut penser, c’est quand même très éloigné de la réalité. Cette indifférence peut avoir plusieurs causes, qui ne sont pas forcément liées à un pays en particulier.
Shahaab est le second enfant de la famille, né peu de temps après le premier enfant, du même sexe que lui, qui plus est. C’est une position particulière. Ces enfants subissent souvent plus d’indifférence que les premiers nés. L’excitation et l’amour nouveau qui surviennent avec la naissance d’un enfant sont souvent plus forts pour le premier que pour le second.
J’ai fait le test en demandant à des familles de me montrer des photos du dernier enfant, en les comparant à celles du premier. Beaucoup ont réalisé qu’ils avaient très peu de photos, parfois même aucune.
Il est fréquemment conseillé aux parents de porter beaucoup d’attention au premier né lors de l’arrivée du second afin qu’il ne se sente pas en rivalité avec le nouvel enfant.
Les mamans, comme c’est souvent elles qui doivent subvenir aux besoins des enfants, peuvent moins facilement mettre en œuvre ces conseils, le dernier né nécessitant beaucoup plus d’attention. L’impact du rôle des papas est alors crucial. Partant du principe que le second enfant n’a pas encore la capacité de comprendre, ils se consacrent entièrement au premier enfant. Pourtant, les enfants comprennent bien plus que ce que l’on pense. Ils ressentent très bien les différences faites entre frères et sœurs.
L’amour du père contrairement à l’amour de la mère est de ce fait souvent conditionnel. Les papas aiment les enfants dont ils peuvent être fiers. Alors qu’une mère, quelle que soit la nature de son enfant, lui portera un amour inconditionnel. Un enfant en difficulté sera d’ailleurs davantage cajolé et protégé par la mère.
Ce constat peut être observé dans plusieurs types de cultures, du moins on ne peut pas le généraliser à la relation enfant-père en Iran.

 

L : Qu’aimeriez-vous inspirer aux lecteurs iraniens. Et aux lecteurs du reste du monde ?

P. S. : Mon but était d’attirer l’attention sur la psychologie des enfants qui est souvent ignorée ou en tout cas méconnue des adultes. Les enfants ont un monde à eux qui est logique et construit. Ils comprennent bien plus que ce que les adultes imaginent.

 

L : Vous êtes-vous inspirée de témoignages réels pour écrire cette histoire ?

P. S. : J’ai été témoin de quatre enfants dans des situations différentes qui tous les 4 avaient choisi de se replier sur eux-mêmes et se mettre dans une forme de mutisme pour se démarquer. Je me suis aussi inspirée de situations plus personnelles qui m’ont permis de voir cette relation entre un père et son fils…

 

L : Croyez-vous que la fiction peut changer les choses ?

P. S. : Oui bien sûr. J’effectuais autrefois beaucoup de rapports et d’études scientifiques sur le sujet, qui n’ont pas rencontré beaucoup de succès. Le format du roman m’a alors semblé une bonne idée, pour exprimer d’une autre manière tout ce que j’avais déjà fait comme études et recherches au préalable, et pouvoir me faire entendre du public. Même si mon lectorat aujourd’hui est toujours limité, cela m’a permis de toucher une autre sorte de population et de mieux faire entendre mes idées.

 

L : Le lecteur éprouve un grand sentiment de révolte pour l’injustice endurée par Shahaab. Que vouliez-vous créer par là ?

P. S. : Tout d’abord, on ne peut pas dire que le père de Shahaab est un mauvais père car il ne lui veut pas de mal, mais de manière involontaire c’est ce qu’il lui fait subir. Ce genre de comportement est souvent révélé par une tierce personne, pour que la personne qui en est responsable en prenne conscience. Ce problème existe bien au-delà de la sphère familiale, il est plus largement présent dans la société, puisque la société est comme une grande famille. Ce phénomène s’observe notamment dans les sociétés qui ne prennent pas en compte les jeunes générations telles qu’elles sont. Dans ces sociétés, seuls sont aimés et encouragés les enfants qui ressemblent exactement à ceux qu’on voudrait qu’ils soient. Les autres sont punis, emprisonnés ou condamnés et dans le pire des cas ignorés, sans aucun amour.
C’est le cas de Shahaab. Voilà selon moi le plus gros problème sociétal en Iran aujourd’hui. Un mal qui ne vient pas des enfants mais des adultes, qui ne donnent pas assez d’amour et d’affection, les conduisant dans une direction incertaine.

 

L : Avez-vous des projets d’écriture ?

P. S. : Mon avant dernier livre, Le voile de Téhéran, est censuré en Iran. Cela a beaucoup refroidi mes autres projets. J’ai cependant deux autres travaux qui sont en cours de réalisation et même si je suis persuadée que ces œuvres seront également censurées, j’ai quand même l’intention de les finaliser. Peut-être que dans les siècles à venir, mes écrits serviront à des gens qui font des études, des reporters, des journalistes, pour mieux comprendre tout ce qui a pu arriver à nos générations….

Le livre :

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