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Entretien avec Pascal Manoukian

Ce que tient ta main droite t’appartient est le deuxième roman de Pascal Manoukian, publié aux éditions Don Quichotte. L’écrivain, ancien reporter de guerre, nous entraîne au cœur du terrorisme, de Paris à Alep. Immersion terrifiante dans l’antre de l’inhumanité, où la violence et l’embrigadement sont monnaie courante. Un sujet brûlant d’actualité exploité avec beaucoup de poésie. Entretien.

Lecthot : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce roman ?

Pascal Manoukian : Mon métier de reporter de guerre m’a amené à couvrir des conflits pendant longtemps. Le radicalisme de l’islam est ainsi quelque chose que j’ai découvert sur le terrain, d’abord avec les talibans puis avec AlQaïda, et ensuite avec Daesh (lorsque je dirigeais une agence et envoyais des équipes sur le terrain). C’est donc un thème que je connais bien et qui m’intéresse.

L’idée m’est venue en 2012 quand Mohamed Merah a assassiné Mohamed Legouad. Ils avaient 23 ans, et avaient tous les deux grandi dans des cités, sauf que l’un a fini dans ce qui allait devenir l’armée islamiste et l’autre dans l’armée française. C’est ce grand écart qui m’a intéressé. J’ai voulu comprendre comment on pouvait avoir deux destins si différents. Puis, j’ai laissé dormir l’histoire (car j’ai écrit un autre roman entre temps sur les migrants) jusqu’à ce que je la reprenne avec les attentats de novembre.

 

L : Le roman s’est-il inspiré de témoignages précis ?

P.M. : C’est une fiction, même si elle s’inspire évidemment de tout ce que j’ai entendu et vu. Concernant la Syrie, je l’ai connue juste avant la guerre, personnellement et à travers les retours des journalistes que j’ai envoyés là-bas.

Le roman est de ce fait très documenté. J’ai par ailleurs suivi le même parcours que mon héros. Je suis allé sur le net le plus profond et j’ai rencontré des gens qui recrutaient, des gens qui partaient, des gens qui revenaient, des gens qui racontaient…

 

L : Il s’agit donc d’un vrai travail d’investigation…

P.M. : Ce qui m’intéresse est d’écrire des romans documentés qui parlent des zones d’ombre, toujours là où l’humanité recule. J’ai vu les limites du journalisme là-dessus et j’ai considéré les avantages de la fiction, qui touche un autre public.

 

L : Qu’aimeriez-vous susciter chez le lecteur ?

P.M. : J’aimerais qu’on comprenne que les choses ne sont jamais si simples. Je suis toujours rentré de reportage avec plus de questions que de réponses. Le journaliste doit avoir une vision à 360 degrés.

Les attentats vus d’ici, c’est une horreur et une abomination. Mais quand vous êtes à Alep, que vous avez 20 ans, que vous êtes sous les bombes depuis trois ans et que personne ne fait rien, vous n’avez pas la même vision des choses. Cela n’excuse évidemment pas les gens qui viennent ici faire des attentats ou qui partent, mais il n’est pas normal qu’un jeune normand de 30 ans termine avec une ceinture d’explosif en Irak, à Berlin, ou ailleurs. S’il est bien sûr responsable de son naufrage, par faiblesse, lâcheté ou ce que vous voulez, il ne peut pas être le seul responsable. Donc, si on ne cherche pas à savoir qui d’autre a fait des trous dans la coque pour que ce naufrage arrive (les journalistes sans doute, les politiques, l’éducation, les imams, les professeurs aussi peut-être) on va avoir beaucoup de mal à enrayer le phénomène. 8 à 10 000 jeunes quittent aujourd’hui leurs pays pour aller rejoindre l’enfer. Alors même si c’est compliqué à dire et que ce n’est pas politiquement correct, j’essaie de montrer que tous mes personnages sont des victimes, qui vont soigner leurs blessures différemment.

 

L : Avez-vous pensé en écrivant, à un éventuel jeune futur djihadiste qui vous lirait, pour provoquer quelque chose en lui ?

P.M. : J’aimerais lui faire comprendre le mirage qu’on lui vend, mais malheureusement quand on est sur le point de partir, c’est déjà trop tard. Moi-même qui ai plongé dans le net et écouté la propagande de Daesh, je l’ai trouvée perceptible, au bout d’un moment. Le message s’adresse à tous les gens qui sont perdus pour des causes diverses, des délinquants, des largués, des personnes ayant connu une rupture familiale, des gens perdus, etc. Tous ces profils ne partent pas, mais c’est un peu comme les films animaliers qui montrent le prédateur roder autour du troupeau pour identifier l’élément le plus faible afin de l’isoler, l’épuiser, et finalement lui apprendre à accepter sa mort de manière quasiment naturelle.

Le problème maintenant va être inverse, que va-t-on faire des gens qui reviennent ? Je pense qu’il y a très peu d’embrigadés réels, les ¾ de gens qui partent, une fois la frontière passée le regrettent et comprennent que ça ne va pas être le paradis. Puis l’organisation s’arrange pour vous compromettre, il va falloir que vous passiez à l’acte pour survivre, pour vous protéger, et une fois que vous êtes passé à l’acte (abus de jeune fille, exécution ou autre abomination) vous êtes tenu, ferré…C’est le principe des sectes, qui vous isolent socialement pour vous avoir à leur merci.

L’un des discours les plus subtils de Daesh, est de dire aux gens : « tu crois que c’est du racisme et que c’est pour pour ça qu’on prend pas ton cv, que tu n’es pas représenté dans certains milieux, etc ? Mais non. En réalité, c’est parce que tu es musulman et que l’islam est la vérité, et ils l’ont compris. Donc ils vont tout faire pour t’écarter, ils font ça depuis les croisades, la décolonisation et maintenant la laïcité et la coalition ! »

Les gens se sentent précieux, et sont appelés à vivre une vérité dont ils ont l’impression d’être privés ici. Le message est ainsi très insidieux.

 

L : Pour décrire la peur des protagonistes principaux (Karim et charlotte) face au danger, vous êtes-vous inspiré de votre propre expérience de la guerre ?

P.M. : Heureusement que nous ne sommes pas obligés de tout vivre pour écrire ! J’ai cependant en effet connu le type de sentiment que je décris. J’ai vécu des choses difficiles dans ma carrière de journaliste, que j’ai d’ailleurs arrêtée à la fin du siège de Sarajevo, suite à un traumatisme.

Je filmais un jeune garçon de 16 ans, qui était messager sur le front, lorsque nous nous sommes fait prendre par deux snipers. Nous étions cinq et le sniper a tué trois personnes. Le jeune homme est mort dans mes bras.

J’ai passé trente ans de ma vie avec un œil dans un viseur. Lorsque vous êtes journaliste de presse écrite, vous pouvez saisir une ambiance en restant en retrait derrière un mur. Pour ma part, il m’a fallu apprendre un réflexe pas naturel, qui consiste à s’éloigner du mur pour aller parmi les combattants et montrer qui combat qui, en s’exposant littéralement. La caméra exige qu’il n’y ait rien entre elle et les combattants, et vous êtes la caméra, alors que vous n’êtes pas combattant.

Quand je décris le bombardement à Alep, c’est quelque chose qui m’est arrivé. Je sais ce que c’est que de voir un immeuble vous tomber sur la tête. Les personnes qui vivent à Alep vivent un bataclan par semaine depuis trois ans, et croyez-moi, ça rend fou…

En conclusion donc, oui, mon roman se base en partie sur mon expérience personnelle, mais si j’ai choisi la fiction c‘est aussi pour se détacher de cela et pour le plaisir de m’enfermer dans mon bureau, laisser naviguer mon imagination et voir des personnages et des situations qui n’existent pas, prendre vie autour de moi.

 

L : Entre le travail d’investigation et le journalisme, quel est votre rapport à l’écriture et à la poésie, très présente dans le roman ?  

P.M. : J’ai besoin d’écrire sur les sujets qui m’émeuvent. C’est une écriture très instinctive. Je me suis toujours battu contre les journalistes qui perfectionnent durant des heures la réalisation et le montage du documentaire, au détriment du commentaire, souvent très mal écrit. Je leur explique alors qu’il constitue 30% du film. Souvent, je le réécris moi-même et lorsque je trouve une bonne formule, je frissonne. J’apprends ainsi aux journalistes à prendre du plaisir à écrire.

Le travail de l’émotion dans mon écriture est par ailleurs indispensable pour que les gens se mettent à la place des personnes parfois antipathiques de prime abord, que je décris. Dans Les échoués, de nombreuses personnes m’ont dit « Vous m’avez fait vivre ce que vivent les migrants et maintenant je les comprends mieux. »

Il en va de même pour moi, quand je fais marcher 600 km mon personnage, j’éprouve ensuite une grande fatigue.

 

L : Quels sont vos projets d’écriture ?

P.M. : Mon prochain roman se passe en Picardie. Il parle du déclassement, s’insérant dans un triptyque : le premier roman étant Les échoués parlant des gens qui viennent en France, le deuxième Ce que tient ta main droite m’appartient, évoquant les gens qui vont s’échouer, et à présent les échoués français.

 

Le livre tout-ce-que-tient-ma-droit-t-appartient

 

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