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Entretien avec Patrick Lapeyre, La Splendeur dans L’herbe

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Patrick Lapeyre, lauréat du Prix du Livre Inter (l’Homme-sœur ou la Femme-frère) et du Prix Femina (La vie est brève et le désir sans fin) a inauguré la rentrée littéraire de janvier 2016 avec La Splendeur dans l’herbe. Le roman, dont le titre consacre un vers emprunté au poète William Wordsworth, interroge tout particulièrement le désir amoureux et ses conditions de renouvellement. 

Lecthot : Si le vers de la Splendeur dans l’herbe, emprunté au poète William Words­worth, incarne la nostalgie d’un passé éclatant, est-il au cœur de la construction de votre roman ?

Patrick Lapeyre : Il s’agit davantage d’une forme d’innocence que d’un passé éclatant. Ce que veut dire William Wordsworth, c’est qu’il fut un temps où l’on était innocent, le monde était ouvert devant nous et ce moment d’innocence ne reviendra plus jamais. Je pense que les personnages vivent avec cette nostalgie de ce qu’ils ont perdu et il faut qu’ils apprennent à vivre avec ce qu’il leur reste…

L. : Les deux histoires d’amour des parents d’Homer, et d’Homer lui-même, sont relatées au sein de la même temporalité malgré les 30 ans qui les séparent. Sont-elles construites en miroir ?

P.L. : Ce ne sont pas réellement deux histoires d’amour, mais deux âges d’Homer. Homer, adulte, dans sa relation avec Sybil, et Homer, enfant, vu par sa mère. Ce jeu de contrepoints entre les deux séquences sert à faire un double portrait d’Homer, avec la spécificité que ce que l’on dit de son enfance éclaire son âge adulte, et inversement. C’est ce double éclairage dont j’avais besoin. Cela m’a également permis de ne pas raconter en continu une seule histoire du début à la fin, trop linéaire. Je préfère cette discontinuité du récit, qui est plus riche.

Cependant, il n’y a pas de vérité cachée dans mon roman, je trouve que c’est un procédé facile et vulgaire. C’est au lecteur de proposer sa propre interprétation. Je ne voulais surtout pas faire une sorte de livre psychologique avec des démonstrations, telles que « parce qu’il a fait cela enfant, il est devenu ceci adulte ». Chacun essaie de voir les corrélations entre son enfance et son âge adulte, de manière ouverte et libre.

L. : Homer, que l’on pourrait qualifier de personnage flaubertien, passe son temps à rêver sa vie plutôt qu’à la vivre vraiment. D’où vient ce refus du « franchissement », est-ce une esthétique personnelle ?

P.L. : Les personnages qui m’intéressent sont souvent timides, hésitants, rêveurs ou distraits. Dans la vie même, je préfère les gens comme ca. Lorsque j’étais professeur, j’avais plus d’intérêt pour les élèves timides ; il me semble que la timidité est une forme d’intelligence.
L’assurance et la prévisibilité ne m’intéressent pas dans l’écriture. Les personnages discrets ont une capacité émotionnelle, une richesse intérieure qui m’attire et que j’ai envie d’explorer, ce sont des personnages contemplatifs, ce point là est en effet assez flaubertien.
Cela me fait songer aux deux films d’Hitchcock, Fenêtre sur cour et Vertigo. Hitchcock a utilisé deux fois James Stewart et en a étrangement fait un personnage inactif dans les deux cas (Dans Vertigo, à cause de sa phobie, et dans Fenêtre sur cour, de sa jambe cassée). Hitchcock a fait le choix très pertinent d’insérer un personnage principal inactif au sein d’un film d’action. L‘intrigue devient presque secondaire, on est happés par la beauté du film au sein duquel le personnage a finalement la fonction d’une caméra, par son statut contemplatif. C’est ce que j’aime dans l’écriture.

L. : Comme Flaubert qui avait le rêve d’écrire « un livre sur rien » privilégiez-vous le style à l’intrigue, en utilisant les personnages pour servir votre plume ?

P.L. : J’utilise les personnages comme Flaubert utilise les siens ou comme Hitchcock manie ses acteurs. Comme des pions destinés à incarner des émotions. Pour écrire les émotions présentes dans la Splendeur dans l’herbe, il fallait que je créé un personnage tel qu’Homer, lui-même chargé d’émotions.

L. : Quel conseil aimeriez-vous donner aux auteurs Lecthot ?

P.L. : Techniquement, il est très difficile de donner des conseils, tout dépend de ce que fait l’auteur. Il y a des centaines de littératures ! Ce dont je suis certain, c’est qu’il faut être patient et que le livre ne doit surtout pas devenir un objet narcissique. S’il est refusé par un éditeur, l’auteur ne doit pas s’effondrer et être incapable de faire autre chose. Si l’on est fait pour écrire, malgré un échec, deux échecs, on continuera d’écrire. De nombreux écrivains font de leur premier livre une sorte de tombeau narcissique, et toutes leurs illusions s’écroulent lorsque le premier livre n’est pas accepté : cela signifie sans doute qu’ils ne sont pas fait pour ça. Les écrivains aimeraient tous avoir une reconnaissance immédiate, mais cela ne se passe pas ainsi. Et même dans le cas d’un auteur édité, il faut savoir qu’il y a 9 chances sur 10 pour que son livre n’ait aucun succès, puisqu’il est inconnu. Etre écrivain est un véritable parcours du combattant, il ne s’agit pas simplement d’être édité, il faut aussi être capable de surmonter l’échec du premier livre, avoir la détermination d’en écrire un autre, puis surmonter l’échec du deuxième, etc. ! Avec le prix du livre Inter, je suis passé de 1000 exemplaires à 50 000 exemplaires vendus, avant cela, j’avais écrit 5 livres sans aucune reconnaissance.

Propos recueillis par Victoire de Piédoue d’Héritôt

 

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La Splendeur dans l’herbe, P.O.L, 2016. bouton caddy

Résumé de l’éditeur :

Pour changer de ce culte de la réussite qu’on nous vend partout, Patrick Lapeyre a voulu créer un couple de perdants : un homme et une femme (Homer et Sybil) qui se rencontrent un peu par hasard, après avoir été quittés par leurs conjoints. Ces derniers, qui sont partis vivre ensemble à Chypre, vont devenir l’objet principal de leurs conversations. Car ils ne vont plus cesser de se parler. Jusqu’au moment où va se nouer une étrange relation amoureuse entre eux deux. Relation dont l’accomplissement semble toujours retardé, comme si la conversation avait pris le pas sur tout le reste. Pour traduire le caractère obsessionnel des personnages, Patrick Lapeyre a utilisé une construction répétitive. De sorte que leurs longues plages de conversation, toujours dans les mêmes lieux, avec les mêmes rituels, donnent l’idée d’une immobilité à la limite du sommeil, comme dans ces contes où les personnages sont victimes d’un enchantement.
On pourrait aussi parler d’une musique répétitive, dans la mesure où chaque séquence est une variation par rapport à la précédente. Toute cette histoire, qui sert de fil conducteur au livre, se déroule de nos jours, sur une année environ, et le point de vue adopté est celui de Homer. Parallèlement est racontée une année de l’enfance de Homer, à l’âge de dix ans. De façon à ce que le lecteur mette lui-même en relation (on ne lui donne aucune explication) les événements de l’enfance et ceux de l’âge adulte. Il y a environ trente années de distance entre les deux. Si la première histoire (celle de Homer et de Sybil) se déroule dans la région parisienne, la seconde se passe à Bâle, en 1981, et le point de vue adopté est celui d’Ana, la mère de Homer. Personnage lui aussi obsessionnel et répétitif. Enfin, viennent s’intercaler six séquences dialoguées entre Homer (adulte) et des personnes qu’il semble interviewer. Chacune lui racontant un épisode étrange et décisif de son existence. Le lecteur ayant toute liberté d’imaginer un lien secret entre ces épisodes et Homer lui-même. Mais ce n’est pas un roman psychologique. C’est un livre sur la conversation, sur le plaisir érotique de la conversation et sur la vibration de certains silences : car le plus important évidemment est toujours ce qu’on ne parvient pas à dire. Il y a toutes sortes de silences dans ce roman. Le titre, emprunté à un poète romantique anglais (Wordsworth), fait justement référence à un de ces moments de silence et de perfection, où les personnages, dans un moment d’absence, ont tout à coup l’impression d’apercevoir devant eux  » le cœur lumineux de la vie « … Comme si c’était le sujet caché de ce livre.

Crédits photo : ©HBamberger 2010 ©/éditions P.O.L

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