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Entretien avec Pauline Dreyfus

22 mai 1968, alors que la France est en grève générale et que les étudiants balancent des pavés dans le quartier latin, l’américaine Florence Gould remet le prix Roger-Nimier à l’hôtel Meurice. Un jeune homme de 22 ans, prénommé Patrick Modiano, est l’heureux élu. Tandis que le Meurice est placé en auto-gestion et son directeur en dame vestiaire, le léopard de Salvador Dalí prend pour repas le pékinois de la milliardaire américaine. C’est le Déjeuner des barricades (Grasset), un déjeuner historique et trépidant tout entier condensé dans un livre. Entretien avec Pauline Dreyfus.


 

Lecthot : Comment vous est venue lidée de ce roman ?

Pauline Dreyfus : En lisant un jour le journal intime de l’écrivain et critique littéraire Jacques Brenner, qui était au Meurice le 22 mai 1968. J’ai trouvé dans son journal cette phrase étonnante : « Déjeuner au Meurice, occupé par son personnel ». La contradiction était incroyable !  Alors que l’on a tous en tête les images des étudiants qui jettent des pavés au quartier latin ou des ouvriers qui se soulèvent à l’usine Renault, ce journal véhicule soudain une toute autre image de mai 68. Des employés d’un hôtel de luxe participant au mouvement en occupant le Meurice !  Je pars toujours d’une contradiction pour écrire un livre, voici donc celle qui a façonné Le Déjeuner des barricades.

 

L : Comment avez-vous effectué toutes vos recherches ?

P. D. : Je ne vais pas vous citer toutes mes sources car elles sont très variées mais les témoins de l’époque m’ont évidemment beaucoup aidée. Comme Modiano qui avait raconté ce déjeuner dans une interview. Ou bien Jean Chalon, qui m’a reçue chez lui pour me raconter de vive voix son souvenir. Puis, j’ai beaucoup inventé, il ne faut pas oublier que c’est une fiction ! Même si le point de départ est authentique ; le déjeuner au Meurice, Modiano qui reçoit son premier prix littéraire …

 

L : Justement, quelle est la part de fiction dans le roman ?

 P. D. : À chacun d’essayer de trouver ou de placer le curseur là où il veut. C’est un mélange entre personnages réels et fictifs (les employés de l’hôtel sont fictifs), mais les invités au déjeuner sont réels ainsi que certains clients de l’hôtel comme Dalí). C’est une comédie burlesque, je voulais que ce soit trépidant.

 

L : Pourquoi ce parallèle entre plusieurs époques (la Révolution, la Seconde Guerre mondiale, 1968) ?…

P. D. : Dans ce roman, toutes les époques se télescopent car aucun des personnages ne vit en pensée en 1968. Modiano est obsédé par la guerre et par l’occupation, donc en arrivant au Meurice il pense au général Dietrich von Choltitz, qui a désobéi à Hitler en refusant de faire sauter Paris. Mais les invités du déjeuner qui sont plutôt des nantis et des notables, eux, sont inquiets, ils se trouvent dans l’angoisse du grand soir de la Révolution française et le souvenir des têtes coupées ! Personne dans le roman ne vit dans son époque.

 

L : Considérez-vous que mai 68 a été un point de rupture ? Et d’un point de vue littéraire ?

P. D. : Bien sûr, la société n’a plus été la même après, c’était une utopie extrêmement généreuse. On observe ce qui se passe au Meurice, en réduction de ce qui se passe en France. L’hôtel instaure cette auto-gestion, qui est très généreuse, mais très vite l’utopie finit toujours par se fracasser sur le réel. Je voulais montrer cela sous l’angle de la comédie.
Demain, sort le film sur mai 68, vu à travers Jean-Luc Godard (Le redoutable). Je suis très curieuse de le voir car le réalisateur aussi a choisi un traitement burlesque de l’époque.

D’un point de vue littéraire, je ne vois pas de rupture. Evidemment, mon roman montre la découverte d’un nouvel écrivain, dont personne ne pouvait prévoir qu’il irait jusqu’au Nobel, mais ce n’est pas une rupture. La même année parait Belle du Seigneur… La rupture se limite aux mœurs.

 

L : Avez-vous rencontré certains personnages du roman ? 

P. D. :  Les deux seuls que j’aurais pu rencontrer sont Modiano et Jean Chalon. Modiano, je lui ai écrit, sans succès. Quant à Jean chalon, je l’ai vu plusieurs fois. Mais j’ai surtout retrouvé le barman du Meurice de l’époque. Il m’a raconté ce que c’était qu’être barman au Meurice en 68, il a pris sa retraite en 88, et vit désormais retiré en province. Je lui ai envoyé le roman, ça l’a beaucoup amusé !

 

L : Florence Gould était-elle vraiment désintéressée par la littérature ?

P. D. :  Ah oui, c’est terrible ! Florence Gould était la caricature de la milliardaire américaine qui a tellement d’argent qu’elle s’ennuie et organise des déjeuners d’écrivains pour se distraire. Les invités étaient d’ailleurs très mal élevés avec elle, ils venaient se goberger à ses frais et ne lui adressaient pas la parole. Elle noyait son ennui dans le champagne. Mais, au fond, ce n’était pas très grave parce qu’on lui demandait surtout de faire le chèque du Prix, en qualité de mécène (5000 francs, ce qui était un très gros chèque à l’époque). Elle s’entourait d’un jury qui, lui pour le coup, était qualifié et récompensait par conséquent de bons écrivains.

 

L : Que voudriez-vous susciter chez le lecteur ?

P. D. : D’abord de l’amusement ! J’espère qu’on s’amuse, qu’on ne s’ennuie pas, qu’on apprend des choses sur mai 68. Et puis, j’aimerais qu’il y ait un peu d’attendrissement pour certains personnages, notamment pour mon préféré, qui est le notaire cancéreux qui va finir sa vie au Meurice. C’est un personnage de fiction construit en contrepoint de tous les autres. C’est le seul qui n’est pas blasé, le seul content d’être là, le seul qui va acheter le livre pour le lire avant le déjeuner, le seul qui fait les choses bien. Parce qu’au fond, les autres crachent un peu dans la soupe…

Propos recueillis par Nina Moritz

 

Le livre

 

 

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