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Entretien avec Philippe Delerm

Ecrire un journal en 1988, et le publier en 2016. Un étonnant procédé, que l’auteur de La Première Gorgée de bières et autres plaisirs minuscules, a récemment inauguré avec la publication de Journal d’un homme heureux (Seuil).
Vantant les mérites d’une vie simple, Philippe Delerm nous propose une définition du bonheur enthousiasmante. Entretien.

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Lecthot : Votre journal offre le point de vue d’un homme sage en retrait du monde. Quel rapport entretenez-vous avec le monde en général et Paris en particulier ? Ce rapport a-t-il évolué depuis l’écriture de ce journal ?

Philippe Delerm : Mon rapport à Paris a évolué en fonction de l’âge. Je suis peut-être moins patient aujourd’hui que je ne l’étais à 27 ou 38 ans… Ce qui est amusant, c’est que mes deux lieux de vie sont très opposés puisque j’habite pour l’essentiel à Beaumont-le-Roger, là où j’ai écrit ce journal, un petit bourg français qui tombe un peu en déshérence, avec un petit commerce et c’est à peu près tout. Parallèlement, j’ai un pied à terre à Paris, dans le quartier le plus bobo qui soit, à côté de la rue de Bretagne.

Un grand écart qui m’offre une source d’inspiration intéressante. J’aime faire des analyses du langage, je chipe des petites phrases dans le langage normand du bourg où j’habite et à Paris. Quand j’entends une femme sur un trottoir dire parisien dire « Est-ce que je vais décréter que j’ai le droit de me faire plaisir ? » tandis que, à la boulangerie de Beaumont-le-Roger j’entends un passant déclarer « qu’est ce qui fait moche aujourd’hui » et un homme bougon lui répondre « Il en fallait », c’est passionnant. La façon de s’exprimer varie, mais l’éternel humain est là, entre les deux. C’est ce qui m’intéresse. Paris, lorsque j’étais enfant, était un ailleurs. Mes parents étaient instituteurs dans les banlieues parisiennes chics (Saint-Germain, Louveciennes, etc.) On habitait dans l’école comme cela se faisait à l’époque. Lorsqu’on allait à Paris, cet ailleurs incroyable pour l’enfant que j’étais, on débarquait à la gare St Lazare, on traversait les grands magasins, il y avait des tas de jeunes femmes très belles et blondes qui sentaient le parfum…c’était Shéhérazade. Mais Paris restait lointain. Puis, à la fac de Nanterre où j’ai fait mes études de lettres, j’ai rencontré la femme de ma vie qui elle, était une pure parisienne, venant du XVIIIe très populaire et autour duquel j’ai beaucoup fantasmé. J’y ai même situé les aventures d’un petit personnage qui s’appelle M. Spitzweg. Donc j’avais quand même un rapport ambivalent à Paris, qui tient aussi à la façon de le rêver tout en s’y confrontant réellement, avec notamment les difficultés à rentrer dans le monde de l’édition…Maintenant j’ai le sentiment d’avoir un peu conquis Paris – même si je ne suis pas Rastignac – et en même temps d’avoir une espèce de détachement parfois.

 

L : Vous vouliez vous protéger du rythme ?

P.D. : Au départ, ce n’était pas un choix. A la fac de lettres où j’étudiais, les gens qui voulaient devenir professeur étaient souvent nommés à l’ouest. J’ai eu cette chance et l’ai tout de suite appréciée. Car je possédais alors ce qui est le plus important dans la vie : le temps. L’année où j’ai écrit mon journal, non seulement j’avais du temps, mais en plus j’en ai pris davantage en me mettant à temps partiel pour écrire.

 

L : On a l’impression que ce livre est une sorte d’ascèse, qu’il y a des choses que vous réhabilitez : l’avantage de l’âge, l’enfance, l’importance de la météo par rapport à des sujets qui sont censés être plus élevés, le refus du classique pour le classique, etc…

P.D. : Mon parcours d’étudiant fut assez normal. C’était l’époque du structuralisme, dans les années 75, on étudiait le texte pour le texte sans aucune connotation historique. Les auteurs fétiches étaient alors plutôt des auteurs contemporains, avec toutefois une grande admiration pour Proust, mais nous n’admirions pas les classiques. Cette idée de la permanence de la pensée à travers les siècles, l’amour du français des XVIIe, et XVIIIe siècles était loin, on aimait mieux lire Moderato cantabile de Marguerite Duras que lire La Bruyère. Puis je me suis surpris à aimer les classiques, bien après. C’est ce qui fait l’une des rares différences intellectuelles entre l’homme que j’étais à l’époque à laquelle j’ai écrit mon journal et l’homme que je suis aujourd’hui. En reprenant les pages de mon journal je me suis dit qu’elles auraient pu être finalement être un peu plus amères par rapport au système littéraire de l’époque qui m’avait quand même très peu accueilli, refusant mes manuscrits pendant presque dix ans.

Au moment où je tenais ce journal, j’avais déjà commencé à publier de manière très discrète, avec quelques critiques importantes d’ailleurs qui me soutenaient, mais mes scores de ventes étaient quand même cantonnés à 20000 exemplaires, me donnant la crainte que l’éditeur ne prenne pas les manuscrits suivants. J’ai eu la chance d’avoir le soubassement d’une vie qui me plait vraiment. J’ai rencontré des écrivains qui avaient été professeurs par défaut, faisant cela comme un travail alimentaire ingrat. Quant à moi, je me réalisais vraiment dans ce métier et dans plein d’autres choses d’ailleurs, j’animais un club de théâtre dans mon collège, un club de foot aussi, je vivais avec une femme que j’aimais, un enfant assez passionnant, etc. J’avais le sentiment un peu paradoxal d’être d’une part en accord avec la vie que j’avais et en même temps d’avoir une attente, parce que j’espérais qu’il se passe quelque chose au niveau littéraire.

 

L : Vous réhabilitez la gentillesse…

P.D. : J’ai souvent été taxé de gentillesse, ce qui est la pire infamie qui soit dans l’univers dans lequel on vivait et dans lequel on vit toujours. Je me suis toujours rebellé contre ça car on peut être gentil et mièvre mais aussi gentil de manière positif et c’est ce qu’il y a de meilleur dans la vie, selon moi. Albert Cohen est assez emblématique de cela. C’est un homme qui a surtout écrit des choses tendres, quand il parle de sa mère et des sentiments qu’il a pour elle, et en même temps Belle du Seigneur est un livre terrible sur la passion. C’est un écrivain un peu oublié je trouve par rapport à la presse qu’il a pu tenir. Beaucoup de gens citaient Belle du Seigneur comme leur livre préféré. C’est un livre qui est à la fois à mourir de rire par sa méchanceté critique sur la passion amoureuse et en même temps qui présente une affectivité énorme et est capable de l’exprimer. J’aime bien les gens qui sont capables d’exprimer les deux.

 

L : Le journal vous permet d’introduire cette variété…

P.D. : J’ai vraiment tenu un journal avec l’idée d’être publié un jour, ce n’est pas le journal de quelqu’un qui souhaite le détruire. Mais, très sincèrement, je pensais qu’il serait plutôt publié après ma mort ! Bon, il n y a rien de pressé, mais il se trouve que j’ai une directrice littéraire qui l’a lu et qui a été emballée. Elle m’a dit que ça tomberait bien de le publier aujourd’hui parce que le sentiment que j’exprimais d’avoir fait le bon choix en prenant du temps peut aussi faire du bien à des gens, et est un thème d’actualité.

Je me suis donc laissé faire pour ça. Lorsque j’ai mis en regard les textes écrits l’an dernier et ce journal écrit il y a trente ans, je me suis rendu compte que ca pouvait être utile aux autres, de s’inspirer du choix que j’ai fait. Qui est un choix de luxe, certes. Mais que beaucoup de gens pourraient faire, et qu’ils ne font pas.

 

L : Nous avions parlé lors d’un précédent entretien avec François Busnel de la tendance aujourd’hui à privilégier le débat et la critique plutôt que la conversation ; un cynisme ambiant très en vogue pour plaire…Que pensez-vous de cela ?

P.D. : On peut avoir du talent pour dire du mal des gens et des choses sans avoir vraiment un style pour le dire, c’est assez rare qu’il y ait quelqu’un qui soit assez doué pour être caustique avec un style.

Pierre Desproges l’était, mais c’est rarissime. Lorsqu’il faut exprimer des idées positives, c’est beaucoup plus difficile, on devient facilement insipide et mièvre parce que la méchanceté et l’insolence sont toujours considérées comme des valeurs intellectuelles un peu plus valorisantes.

On décoche un trait pour aller dans une soirée, c’est ainsi que ça fonctionne, l’esprit de salon : on a tous un petit paquet en réserve de phrases qui sont drôles, mais si on commençait à parler vrai, à dire de ce que l’on est vraiment, les mots originaux, singuliers, percutants, seraient plus difficiles à trouver. Cependant, dire le monde de façon positive, c’est aussi ce que l’écrivain cherche : je dirais même que les grands écrivains mélancoliques sont des gens qui aiment la vie, quand on sait dire avec comme on déteste la vie, ça cache l’amour de la vie, le négatif cache le positif.

 

 

 

 

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