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Entretien avec Rachel Hausfater

Auteure jeunesse prolifique, Rachel Hausfater compte 25 romans publiés à ce jour. Elle reçoit aujourd’hui le Prix des Incorruptibles pour son roman Yankov, évoquant un garçon de onze ans rescapé du camp de Buchenwald. Comment écrire des événements si tragiques pour un public adolescent?

Le portrait Lecthot

Votre adjectif préféré

Brûlant

Une expression que vous n’aimez pas

Sois zen!

L’écrivain que vous auriez aimé être

William Faulkner

La scène romanesque qui vous a le plus marquée

Une scène dans Le Bruit et la Fureur de Faulkner où le narrateur cherche sa soeur dans l’odeur des arbres.

Votre lieu préféré pour lire

De toute ma vie ? Un saule pleureur quand j’étais petite.

Les questions Lecthot

Lecthot : Pourquoi avez-vous choisi la voie de la littérature jeunesse ? Avez-vous déjà écrit des livres pour adultes ?

Rachel Hausfater : Je ne dirais pas que j’ai choisi, c’est plutôt elle qui m’a choisie (rires). Le premier livre que j’ai réussi à faire éditer en 1998 parlait de la reconstruction douloureuse d’une adolescente qui revenait de camps de concentration. Je l’ai proposé à un tas d’éditeurs « adultes » qui m’ont tous refusée, pendant deux ans. J’étais désespérée. Ce n’était pas le premier livre que j’écrivais et j’étais sure que c’était un beau livre… je vous dit ça sans frimer, je sais juger mes livres… et là je sentais qu’il était fort. Mais voilà, personne ne me répondait favorablement. Un jour ma fille m’a demandé de lui acheter un livre, publié dans une collection pour adolescents. C’était Avec tout ce qu’on a fait pour toi de Marie Brantôme, qui a été publié aux Éditions du Seuil dans la collection Fictions-Jeunesse (qui n’existe plus maintenant, et qui à l’époque était dirigée par Claude Gutman, qui a beaucoup écrit sur la Shoah). Elle a voulu que je le lise aussi.

Je me suis réveillée en pleine nuit en me disant « c’est à cet éditeur que je dois envoyer mon texte ! ».

Mon livre ne ressemblait pas du tout à ce texte, mais il y avait quelque chose au niveau de l’émotion qui me semblait similaire. J’ai envoyé mon manuscrit et Claude Gutman m’a tout de suite appelée. Il m’a demandé d’attendre 2 ans car la collection ne publiait que six livres par année. Du coup mon premier livre est sorti en collection jeunesse. Quand j’écris, mes héros sont toujours des enfants ou des adolescents. Le problème des livres dits pour adolescents c’est que ce sont des livres pour tout le monde, mais en France il y a beaucoup de réticences. Je sais qu’il y a beaucoup d’adultes qui me lisent mais ce sont des gens qui travaillent dans l’éducation. Le deuxième livre est aussi sorti dans une collection pour adolescents, de même pour mes vingt-trois autres livres, tous pour enfants ou adolescents.

Un jour je me suis dit « c’est incroyable, je suis une adulte, je suis vieille mais je suis incapable d’écrire un livre pour adultes ? ». J’ai donc essayé. Je sais très bien que je suis publiée en jeunesse parce que mes héros sont toujours des enfants et des adolescents et qu’en plus je raconte toujours des histoires à leur hauteur. Parce qu’on peut écrire sur des enfants et avoir une écriture d’adulte ou un regard d’adulte. Moi, je « suis » toujours eux, je leur donne la parole. Je me suis dit, bon allez, je vais prendre une héroïne adulte, 30 ans et ce sera elle qui parlera. Elle m’a exaspérée pendant tout le temps que j’écrivais le livre (rires). Si moi je ne l’aimais pas, personne n’allait l’aimer. J’ai envoyé le manuscrit à deux ou trois éditeurs mais j’ai vite abandonné, c’était un livre raté, un livre forcé, et un livre forcé ça se sent.

En même temps, les livres pour adolescents sont lus par des jeunes, évidemment, mais aussi par des adultes. Deux de mes livres ont été adaptés au théâtre cette année, dans la salle il n’y a que des adultes et personne ne se doute que le texte est à l’origine pour la jeunesse.

L. : Préférez-vous écrire des personnages féminins ou masculins?

R.H. : C’est assez équilibré. Je n’ai pas de préférence, c’est vraiment le héros ou l’héroïne qui ne pourrait être autrement par rapport à l’histoire que je raconte. C’est plus simple d’écrire un garçon : on se prend moins la tête (rires). Mais j’aime les deux. Ce n’est pas du tout la même personne en moi qui écrit quand je suis l’un ou l’autre.

L. : Quels sont les outils stylistiques qui vous permettent d’écrire pour la jeunesse? Comment adaptez-vous votre style selon la tranche d’âge à laquelle est destiné le livre?

R.H. : Je ne me fais pas ces réflexions avant d’écrire ou quand j’écris, et j’essaie de ne pas les avoir après non plus. Ce que je remarque c’est que ce à quoi mes lecteurs semblent être plus sensibles, des adolescents aux plus petits, c’est à la poésie, le style poétique. Ils sont pris par une certaine musique. Quand j’écris, j’entends une musique et j’essaie de retrouver les mots qui transcrivent au mieux cette musique. Les jeunes sont très sensibles à ça. Pendant mes rencontres, je fais toujours un peu de lecture à voix haute et je sais que beaucoup d’enseignants le font aussi parce que ça permet d’entrer dans le livre, on se sent happé. On dit plein de bêtises sur les jeunes et les jeunes lecteurs, et eux-mêmes en disent aussi : « ils aiment pas lire, ils détestent la poésie…  » Ce n’est pas vrai, ils aiment les histoires et ils aiment les belles histoires. Donc je pense que mon style, quand il plait, plait beaucoup justement parce que je ne raconte pas juste une histoire, il y a une musique. Je n’écris pas différemment selon la tranche d’âge, je ne cible pas un lectorat particulier quand j’écris.

J’écris parce que j’ai une histoire à raconter.

Cette histoire est toujours racontée par mon héros, il est vrai que si mon héros est en CP, ce ne sera pas un livre à étudier en Première L. Ses mots sont ses mots à lui. Mais par exemple dans Yankov, mon livre qui est au prix des Incorruptibles, le héros a onze ans et il est lu par des adolescents de 14 à 16 ans, pas du tout par des enfants de 11 ans. Ce sont les éditeurs qui ciblent le public. Parfois ils se trompent, ils ont tendance à penser que le lectorat aura l’âge du personnage, ce qui n’est pas toujours vrai.

L. : Qui est votre premier lecteur? Faites vous lire vos romans à vos enfants?

R.H. : Mes premiers lecteurs ont toujours été mes parents, maintenant que j’ai perdu ma mère, seulement mon père, et mon mari aussi, bien entendu. Il est souvent de bon conseil. Mes enfants étaient parmi mes premiers lecteurs, maintenant ils sont moins impatients de me lire mais ils lisent toujours avant que ça paraisse.

L. : Pourquoi écrire sur la Shoah?

R.H. : On me pose souvent cette question, en particulier autour de Yankov et spécialement en 2016. Il se passe beaucoup de choses très inquiétantes dans l’esprit de beaucoup de gens, surtout des jeunes. J’écris sur la Shoah car c’est l’histoire de ma famille. Mon père a perdu pratiquement toute sa famille dans les camps. Il était lui-même un enfant caché. Je suis donc la fille d’un enfant caché, ce qui implique une certaine « illégitimité » d’être vivant puisque lui-même n’aurait pas dû être caché, et donc sauvé. Mon père est la figure la plus importante de ma vie. Je me suis construite sur lui, d’après son histoire.

Je me sens en lien avec ceux qui sont morts, de ma famille et de mon peuple. Je ressens un besoin de me faire pardonner le fait d’être née après eux et ne pas avoir partagé cette histoire qui aurait dû être mon histoire. Comme je ne peux ni les sauver, ni revivre cette histoire avec eux, je fais comme si je l’avais vécue et je leur fabrique des vies en papier, qui ne sont pas de vraies vies bien sûr, mais c’est toujours mieux que rien.

Mais aussi, et c’est ce que je me tue à dire aux jeunes que je rencontre, je n’ai pas l’impression quand j’écris sur la Shoah que c’est une histoire juive et que ça ne concerne que les Juifs. J’écris sur des êtres humains et sur des événements qui appartiennent à l’histoire de l’humanité, donc qui touchent ou devraient tous nous toucher.

L. : Par quels moyens racontez-vous des événements si forts à des jeunes?

R.H. : La fiction est le seul moyen. J’ai du mal à raconter des histoires vraies. J’ai écrit Non au désespoir, Mordechaï Anielewicz sur le combat du chef de la révolte du ghetto de Varsovie pour Actes sud junior. J’ai eu beaucoup de mal parce que je raconte son vrai combat. J’ai réussi uniquement en inventant quelqu’un à ses côtés qui le considère à la fois comme son père, comme son frère et qui a pour lui un regard amoureux. J’ai écrit Yankov sur les enfants rescapés de Buchenwald, là aussi j’ai eu beaucoup de mal à trouver un héros en me basant sur des histoires vraies. Je viens de finir un livre sur Hannah Szenes, une résistante hongroise. Les livres que j’ai le plus de mal à écrire ce sont ceux pour lesquels je pars d’une histoire vraie. Je suis obligée de fictionnaliser ces histoires, justement pour arriver à les raconter vraies. Si je raconte exactement comment ça s’est passé, c’est illisible, inintéressant, c’est raté.

L. : Conservez-vous un style poétique quand vous parlez d’événements aussi tragiques que la Shoah?

R.H. : Oui, beaucoup plus même parce que je ne raconte pas frontalement, je tourne autour. Il me semble que c’est le moyen le plus délicat et pudique d’en parler, et le seul que je m’autorise car je n’ai pas moi-même vécu la Shoah. Je ne veux pas choquer mes lecteurs, en particulier les jeunes, je ne veux pas leur faire de mal. Je raconte autour. Et ça rend le récit plus universel, c’est le seul vrai moyen.

L. : Votre dernier roman Perdus de vue a été coécrit avec Yaël Hassan, avez-vous apprécié cette expérience? Qu’est ce qui change quand on écrit à deux?

R.H. : C’est le quatrième qu’on fait ensemble, moi je n’écris qu’avec elle. Elle, elle écrit avec d’autres gens parce que voilà, ce n’est pas une femme fidèle (rires). C’est une amie et nous avons lancé ça il y a longtemps pour nous amuser. Le premier qu’on a écrit c’était De Sacha à Macha qui est notre best-seller parce qu’il est aux programmes scolaires. C’est un échange de mails. Pour écrire à deux, comme on n’a pas du tout le même style, on a chacune un personnage et on fait en sorte qu’il y ait une bonne raison dans le livre pour avoir deux voix.

Le premier, c’était donc cet échange de mails qu’on a vraiment écrit par mail, le deuxième c’était une conversation par portables, le troisième, et le plus beau qu’on ait écrit ensemble c’est L’Ombre, avec quelqu’un qui est dans la réalité et quelqu’un qui est une ombre du passé. Le quatrième c’est Perdus de vue qui est un peu différent, c’est raconté de manière chronologique et chacune reprend là où l’autre a laissé l’histoire au chapitre précédent, mais avec deux narrateurs complétement différents.

J’apprécie cette démarche, c’est comme un courant d’air. Bien sûr, avec les joies et les contraintes du travail en équipe… On a des moments où l’on voudrait étrangler l’autre, on se demande pourquoi elle dit ça, à cause de ce que l’autre écrit on ne peut pas écrire ce qu’on voulait, etc… Mais en même temps les livres que j’ai écrits avec elle, je ne les aurai pas écrits sans elle et ses idées m’amènent des idées. Je préfère écrire seule mais écrire avec elle est l’occasion d’une pause bienvenue.

L. : Quels sont vos projets à futur?

R.H. : Le livre L’été des pas perdus, sorti en mai dernier, est sélectionné pour le prix des Incorruptibles de l’année prochaine, donc je vais continuer à faire des rencontres autour de cela. C’est un prix génial qui fait beaucoup lire. Puis j’ai un livre qui sort chez Nathan en octobre qui s’appelle Lily Nobody, et un autre qui va sortir en 2017 ou 2018. Je viens de recevoir le prix des Incorruptibles 2015-2016 pour Yankov. J’avais déjà été sélectionnée auparavant mais je n’avais pas encore gagné. Cette année avec Yankov j’ai fait énormément de rencontres. On parle de vraies choses avec les enfants : qu’est-ce qu’être juif, qu’est-ce que l’humain, qu’est-ce que le fanatisme ? Ils me demandent « vous allez écrire sur le Bataclan maintenant? », je suis Madame Catastrophe (rires). Je leur réponds  » Yankov, c’est sur le Bataclan, la négation de l’humain, le fanatisme, la mépris de la vie, ce n’est pas uniquement dans la Shoah qu’on la trouve ». Il s’est passé vraiment beaucoup de choses autour de ces rencontres, de ce prix, de ce livre. Pour l’humanité qu’il y a dans ce livre, je suis heureuse qu’il gagne.

Propos recueillis par Anais Ornelas

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