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Entretien avec Régine Detambel

Dans son dernier roman, Régine Detambel donne la parole aux différentes épouses qui ont partagé la vie de Strinberg, dramaturge à la personnalité toxique. Trois soliloques de femmes bouleversées et anéanties par un homme, chez qui génie et misogynie ne font qu’un. Trois ex (Actes Sudroman terrifiant, dessine la vie privée d’un être trop cruel pour vivre, mais bien trop rare pour mourir. Entretien.

 

Lecthot : Dans votre roman, trois femmes vont tour à tour dépeindre August Strindberg, l’homme de leur vie. Considérez-vous votre œuvre comme une biographie ? Quelle est la part de fiction ?

Régine Detambel  : Où n’y a-t-il pas une part de fiction ? D’imaginaire ? Y compris dans la manière dont les biographes patentés découpent la vie de leur sujet d’études… Donc oui, bien sûr, Trois ex est oeuvre de pure fiction, même si j’ai utilisé beaucoup de documents objectifs : la correspondance de Strindberg avec ses épouses successives, les ouvrages qu’il a lui-même écrits sur sa vie conjugale, comme Plaidoyer d’un fou, ou Inferno. Notre regard sur notre propre vie est déjà une reconstruction, un récit, une organisation fictionnelle… C’est bien connu, nous sommes une « espèce fabulatrice » !

 

L : Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ?

R. D. : Parce que je continue d’explorer les personnages dont les vies me semblent tout sauf minuscules ! Mais au contraire tapageuses, bruyantes, rageuses. J’avais déjà suivi dans son existence rocambolesque un médecin de la Renaissance, dans La Splendeur. Un explorateur prussien dans le chaste Monde. Et j’ai établi une sorte de liste de ces êtres hors du commun, avec le désir de me glisser dans leur peau, de faire avec eux un bout de chemin narratif. J’aime tout particulièrement, chez Strindberg, le fait qu’il ait été alchimiste, spiritiste, lecteur de Swedenborg, amateur de puissances surnaturelles… Qu’on lui ait décerné le prix anti-Nobel, ou que l’un de ses ouvrages ait été condamné pour blasphème ! Bien qu’il soit mort en 1912, quelques semaines après le naufrage du Titanic, Strindberg est terriblement nécessaire à la compréhension de notre époque, y compris des rapports homme/femme…

 

L : A-t-on une approche différente de l’écriture lorsqu’on se penche sur un sujet réel ?

R. D. : Tous les sujets sont aussi réels les uns que les autres, dans la mesure où l’écrivain les objective pour les travailler dans l’écriture. Pour tenter une comparaison avec la peinture, Strindberg est aussi réel (ou aussi peu réel) qu’un modèle de Picasso !
Disons qu’il y a quelques contraintes de contexte historico-politique, mais qui se métamorphosent rapidement en richesse.

 

L : Les trois femmes à qui vous donnez la parole sont indépendantes et avides de liberté. August Strindberg, quant à lui, est décrit comme un homme misogyne, violent, égoïste et destructeur. Comment des personnalités si antagoniques ont-elles pu s’aimer, selon vous ?

R. D. : On n’est jamais entièrement violent ou misogyne. La complexité des êtres autorise de multiples combinaisons dans les relations amoureuses. Beaucoup de travaux sur Strindberg relèvent des propos de ses amis qui expliquaient sa misogynie par sa haine de lui-même, la haine de son côté féminin. Ses amis se moquaient de sa féminité, dans son visage par exemple. Il avait, affirment-ils, des moues de vieille dame !

 

L : Strindberg était profondément misogyne. Comment expliquez-vous cette haine des femmes ?

R. D. : Il m’est difficile, là aussi, de me livrer à un résumé, trop réducteur, de mon personnage. Je pense que Strindberg avait souffert, beaucoup, de l’homosexualité de sa première épouse, et qu’il avait ensuite parlé par jalousie… Mais il était aussi en cela homme de son temps. Lecteur de Otto Weininger, par exemple, et nourri des théories sexistes des époques précédentes. Il faut être sacrément bien dans sa peau pour contrer ce dont nous sommes nourris. Je le vois bien aujourd’hui, dans ma lutte contre les stéréotypes jeunistes ! Ne pas vouloir marcher avec le plus grand nombre a un coût psychique. Strindberg était faible. D’autre part, il était très jaloux d’Ibsen, « l’autre » dramaturge scandinave, très féministe. Rien d’étonnant donc à ce qu’il se soit défini comme un anti-Ibsen.

 

L : Dans Crime et Châtiment, Raskolnikov soutient que si Isaac Newton avait dû sacrifier une centaine de personnes pour apporter au monde son savoir, cela en aurait valu la peine. Strindberg était un dramaturge hors pair, mais sur l’autel de la réussite, trois femmes ont été sacrifiées. Qu’en pensez-vous ?

R. D. : C’est une aporie de la philosophie morale que vous me proposez là ! Vous parlez d’autel de la réussite, mais c’est d’abord une réussite tardive et aussi une réussite partielle. Il est possible que ce soit lui qui se soit sacrifié pour son oeuvre. Brûlé dans son travail. Utilisé comme cobaye de ses propres expériences affectives, pour pouvoir les écrire ensuite. C’est LEUR vie sentimentale qu’il a sacrifiée…

 

L : Musset avait besoin de vivre mal, pour écrire bien, Van Gogh se coupa l’oreille… Strindberg, de son côté, a révolutionné le genre théâtral, malgré sa noirceur d’âme. Pensez-vous que la folie soit indissociable du génie ?

R. D. : Longtemps ces deux mots ont cheminé de concert. Mais il y a des folies, et des génies… Je pense que tout cela est en chacun de nous, à taux variés, mais que notre époque devrait se rendre compte que notre imaginaire, à tous, contient de ces monstres qui ne demandent qu’à donner de la voix.
J’aime beaucoup cette remarque de Musset. Elle me touche profondément, car elle correspond à ma manière d’écrire aussi. J’ai écrit Trois ex dans l’un des pires moments de ma vie, un deuil éprouvant, et en effet j’ai l’impression que le texte en est sorti grandi. Strindberg, sa fougue, sa haine, ses délires et ses contradictions m’a ranimée.

 

L : Quel sentiment aimeriez-vous susciter chez le lecteur ? Et chez la lectrice ?

R. D. : Le sentiment d’être ranimé par ce tourbillon de vie, de contradictions, d’espoirs. Incroyable destinée que celle de Strindberg, couvert d’or à la fin de sa vie (pas si longue).
Mon style est également destiné à donner de l’énergie au lecteur, lui rendre le souffle, la vigueur. Je travaille ma phrase, depuis maintenant quelques années, pour qu’elle vive intensément, ne se contente pas de traduire une histoire, mais soit vivante, bondissante, éveillante…

Propos recueillis par Tristan Poirel.

Le livre

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