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Entretien avec Rui Zink

Professeur de littérature et écrivain, né en 1961 à Lisbonne, Rui Zink est connu pour avoir remporté le prix du Pen Club portugais en 2005. Avec son dernier livre, L’Installation de la Peur, il rejoint la lignée des grands auteurs de dystopie tels que Georges Orwell et, plus récemment, Boualem Sansal. Un roman sous forme de huis clos qui nous plonge dans un monde angoissant au sein duquel se reflète notre propre actualité. 

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Lecthot : Pouvez-vous résumer votre livre en quelques mots ?

Rui Zink : Une réponse un peu énervée à l’atmosphère dominante du XXIe siècle en général, et à la méchanceté européenne imposée à mon pays en 2010.

 

L : Avez-vous le sentiment que nous vivons dans une époque angoissante ?

R.Z. : Du point de vue du discours, oui, sans doute. Le président français a parlé de « guerre », le 16 novembre 2015, à propos des événements post-Charlie et, surtout, du Bataclan. On voit systématiquement un discours de peur, de menace constante, de « guerre permanente », d’insécurité. Et pour moi, en tant qu’écrivain, ce qui m’intéresse c’est le discours.

 

L : Ce monde que vous décrivez, est-ce bien le nôtre ? 

R.Z. : Bon. Un roman est un roman. C’est un monde fictif qui se redresse sur soi-même. Le récit se passe peut-être dans un futur proche (je ne suis pas sûr) mais il répond à des choses qui m’agacent aujourd’hui. Je ne vis pas dans le futur.

 

L : Les deux hommes destinés à « installer la peur » sont d’un cynisme inquiétant. De quoi (ou qui) vous êtes-vous inspiré pour les décrire ?

R.Z. : J’ai essayé de faire un récit qui soit en même temps déconcertant et profondément banal. Je demande au lecteur de me prêter son imagination et sa mémoire. Et nous connaissons tous des personnages de ce type, même si on ne s’en rend pas compte. Il faut une personnalité spécifique pour ne pas devenir fou en faisant certains boulots. Hier j’ai vu, avec plaisir et mélancolie, le beau film Moi, Daniel Blake. Et j’ai pensé en le regardant « Ken Loach parle du même sujet que mon livre : de la subtile mais radicale perte d’humanité que les petits obstacles ça et là suscitent ».

 

L : Notre société a-t-elle atteint l’apogée de l’individualisme selon vous ?

R.Z. : Non, je crois qu’elle est capable d’aller encore plus loin. Je ne suis pas un pessimiste. Je crois simplement que nous sommes dans une guerre de tranchées. Et que les mots font partie aussi du combat pour le futur. Suis-je une fonction ? Ai-je fait des enfants pour qu’ils soient « utiles » à la société ? Etre utile, pour moi, c’est un privilège. Nous vivons ensemble. Mais est-ce une obligation ? Et sommes-nous jetables dès que notre fonctionnalité s’empire ?

 

L : Si nous disions la vérité, personne n’y comprendrait rien. Avons-nous pris l’habitude de vivre dans le mensonge ?

R.Z. : Oui.  Et ça marche, comme l’ont bien prouvé Mrs. Farage et Trump.

 

L : Vous donnez une place importante au terrorisme. Quel est votre sentiment face à la situation actuelle ?

R.Z. : Je me sens manipulé. Le «terrorisme » va et vient comme un nuage gris, chaque fois que nous regagnons un certain amour pour la vie. Bien sûr, un attentat est bien réel. Mais la «lutte contre le terrorisme» n’est pas sérieuse – je crains que ça ne devienne une industrie, très efficace.

 

L : Malgré le discours angoissant des deux hommes, la femme ne s’inquiète que pour son enfant. Un éloge de la maternité ?

R.Z. : Ce n’est pas à moi de le dire.

 

L : Pourquoi avoir choisi d’ajouter une pointe d’humour au cœur de ce récit sombre ?

R.Z. : L’humour me semble l’approche la plus efficace dans l’époque à laquelle nous vivons. Amos Oz a dit : «Je n’ai jamais vu un fanatique avoir le sens de l’humour».

 

L : C’est l’humanité qui est contagieuse. Qu’entendez-vous par là ?

R.Z. : Bon, c’est un personnage qui le dit. Et au lecteur ou à la lectrice de l’interpréter.

 

L : Georges Orwell, Ray Bradbury, ou plus récemment Boualem Sansal, décrivaient déjà un futur effrayant. Votre livre se situe-t-il dans la même lignée ?

R.Z. : Oui, d’une certaine façon. La dystopie est une bonne méthode, pas tellement pour considérer le futur mais plutôt pour lire notre époque. Et un roman ne peut s’empêcher d’être un peu «paranoïaque», c’est sa forme même ; c’est-à-dire qu’il s’organise autour d’une idée singulière et, tel un chien enragé, ne la lâche pas jusqu’à la fin.

 

L : Franz Kafka écrivait « si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?». Votre livre lance-t-il un appel destiné à nous réveiller ?

R.Z. : Je considère que Kafka écrit en 1914 le meilleur texte du XXe siècle, La Métamorphose. Moi-même j’ai publié, exactement un siècle après, en 2014, une nouvelle moitié hommage, moitié écho, dans un recueil, La Metamétamorphose  et autres Formeuses Morphoses. C’est un privilège pour un auteur d’écrire un livre qui bouleverse quelques lecteurs dans un temps où les livres ont de plus en plus tendance à endormir, voire anesthésier les sens. Je suis un fan de Stéphane Hessel et de son Indignez-vous !, de l’incroyable dignité de cet homme, à 83 ans, de sa beauté, sa générosité.

Propos recueillis par Charlotte Meyer

Le livre
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