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Entretien avec Sandra Lucbert

Les Liaisons dangereuses du XXIe siècle ont vu le jour à travers la plume de Sandra Lucbert, avec La Toile (Gallimard). Le roman actualise subtilement les ingrédients de l’oeuvre de Laclos : des échanges d’emails sur lit de manipulations, jeux de pouvoir, vices et narcissisme…Le tout savamment orchestré par une réplique du fameux duo Valmont-Merteuil ; Agathe Denner et Guillaume Thévenin. Entretien avec Sandra Lucbert.

© Francesca Mantovani – éditions Gallimard

Lecthot : Comment vous est venue cette idée si particulière ?

Sandra Lucbert : Lorsque j’ai découvert facebook, j’ai été très frappée par le fait que des communautés s’y réorganisaient autour d’un langage codifié qui réactivait les pratiques de la société de cour. Sur les réseaux sociaux, il faut en effet maîtriser des codes d’expression qui avaient déserté l’écrit : les formules lapidaires, le mot d’esprit, les bonheurs de tournure, pour être peu à peu reconnu par les likes ou les followers. Répudiations et couronnements se décident sur la réussite d’une représentation de soi et sur le piquant à propos des enjeux d’actualité. Ce réveil du jeu d’esprit m’a semblé passionnant. D’autant que cette version contemporaine de l’assaut spirituel présente des aménagements saisissants : cohabitant avec cette ingéniosité, des interventions parfaitement mal venues, autocentrées, narcissiques à l’extrême et sans orthographe. Ce contraste me semblait devoir être interrogé : j’ai voulu explorer par le roman à la fois le modèle de société qui produit ce double visage, et les usages discursifs qui nous façonnent aujourd’hui.

 

L : Votre roman est considéré par certains comme des Liaisons dangereuses du XXIe siècle. Vous en êtes-vous consciemment inspirée ?

S. L. : Oui, ainsi que d’autres romans épistolaires (La Nouvelle Héloïse, Les Lettres persanes, essentiellement) et de grands textes épistolaires antiques (La lettre à Ménécée, les lettres de Pline, les lettres de Sénèque à son disciple, mais aussi la tradition de la lyrique amoureuse romaine et européenne). L’épistolaire me passionne parce qu’il est toujours l’occasion d’un questionnement de l’ordre social, on s’y demande ce qui devrait le fonder pour qu’il soit légitime. Dans le cas de Laclos, l’ambiguïté du projet romanesque est complète, puisque l’économie du texte est complètement perverse – c’est ce qui fait son exceptionnelle réussite -, alors que ce roman prétend être moral. Je suis fascinée par ce livre depuis que je l’ai découvert, à l’adolescence. J’y vois une réussite littéraire absolue, parce qu’il décale les perspectives en nous attrapant par nos propres désirs de lecteurs de voir le mal advenir, puisque Valmont et Merteuil font avancer la narration tandis que les vertueux sont ennuyeux comme la pluie. Eu égard à l’ambivalence d’internet, à mi chemin entre laboratoire néolibéral et espace autogéré, lieu de l’égocentrisme le plus décomplexé et du partage de connaissance le plus exaltant, je trouvais qu’il fallait faire quelque chose du même ordre, créer une forme romanesque qui déploie les aspects contradictoires de la société numérique. Enfin, je crois qu’un roman doit être captivant, et pour faire tenir ensemble toutes les problématiques d’internet, il me fallait un vecteur narratif puissant : une réécriture me semblait tracter l’esprit avec suffisamment d’efficacité pour traverser toutes ces problématiques sans perdre le lecteur.

 

L : « L’Avis au lecteur » nous informe que les phrases du livre n’ont pas été choisies. Comment peut-on rejeter la matière première du livre, en la choisissant pourtant ?

S. L. : L’Avis au lecteur a pour fonction d’installer l’horizon politique du livre. Il est évidemment provocateur, mais selon un paradoxe proche de celui de la préface du roman de Laclos. Dans cette dernière, le rédacteur affirme qu’il fera l’apologie de la vertu en nous racontant paradoxalement les vicissitudes de deux libertins. De même dans La Toile, L’Avis expose sur le mode de l’antiphrase une défense de l’écriture contre la loi du marché. En faisant parler un assembleur de données exploité par Amazon, L’Avis dénonce le fait que des logiques économiques dictent les cadences de l’écriture, la taille des livres, la longueur des phrases, bref, que le marché impose ses critères pour décider des livres qui ont vocation à être publiés. Très concrètement, les maisons d’édition aujourd’hui doivent composer avec la nécessité de « vendre », et sont de plus en plus acculées à choisir ce qui existe déjà, puisque seul ce qui a déjà vendu peut être assuré de vendre encore. Il y a là une logique inverse de celle de la création, le profilage anéantit l’inventivité, qu’elle soit artistique ou politique. L’Avis est là pour alerter sur cet assèchement de l’humain par le profit.

 

L : La Toile est édité chez Gallimard, dans la collection blanche, la collection phare des plus grandes plumes, Proust, Claudel, Gide, Albert Cohen…Pour un roman « sans écriture » (dans la mesure où le livre se défausse lui-même du choix des mots), la publication dans cette collection n’est-elle pas une révolution ?  

S. L. : Comme la préface est essentiellement un artifice pour dire le contraire de ce qu’elle prétend, comme, par ailleurs, l’assembleur de données n’a pas écrit les échanges des personnages du roman, ces derniers ne sont pas « sans écriture », loin s’en faut. Les variations de registre qu’impliquent les trois espaces d’échanges numériques (les mails, les réseaux et leurs messageries instantanées, les conversations chiffrées) demandent un travail d’écriture considérable, car chaque lieu a sa langue. Sans oublier que chaque personnage a une parlure. En réalité, c’était un défi littéraire. Et c’est bien de ce défi dont mon éditeur m’a  parlé comme de quelque chose qui l’enthousiasmait, quand il m’a dit souhaiter publier La Toile. Au fond, je retournerais la proposition contenue dans votre question: si la collection blanche a pour vocation d’éditer de la littérature, elle doit chercher ce qui fait littérature aujourd’hui, qui n’est pas ce qui faisait littérature hier. Nous ne pouvons faire abstraction de tout ce texte que font sortir de nous, quotidiennement, nos machines : cet écrit instantané transforme le style, transforme les rythmes, transforme les attentes de lecture. L’écriture n’est pas figée dans le marbre, elle change avec les sociétés.

 

L : La littérature est aujourd’hui l’un des rares échappatoires au monde connecté. Pourquoi avoir choisi de prolonger cette connexion ?

S. L. : Le monde connecté est constitué par une technologie, par un ensemble de machines qui nous façonnent selon les intérêts des multinationales qui les produisent. La technologie nous installe dans une configuration marchandisée de l’échange, et j’ai voulu interroger ce « commerce » (aux deux sens du terme) qui lie les individus en mobilisant chez eux une pulsionnalité. Le design visuel et sonore des réseaux est une fabrique de l’excitation permanente qui nous enjoint de toujours vouloir plus : plus de présence, plus d’instantanéité, plus d’interventions, plus de likes, plus de pages, plus de partages, plus d’amis, dans une perspective accumulative qui est l’inverse du plaisir. C’est une manière de nous plonger dans la douloureuse recherche d’un plus qui n’est ni souhaitable ni atteignable. Internet nous plonge presque fatalement dans l’errance pénible de la présentation.
A l’inverse, un roman est une forme, pensée du début à la fin, un roman obéit à des codes narratifs qui ont un passé, un roman utilise la mimésis pour représenter le monde. Le livre peut créer une distance souhaitable entre nous et le monde connecté, justement parce qu’il le représente. Ne pas représenter nos pratiques contemporaines de discours serait leur laisser leur puissance sans en tirer quoi que ce soit. Au rebours, raconter à plusieurs voix l’usage d’internet, en explorer les facettes, permet de s’en émanciper, je crois.
Ainsi, les trois performances d’art numérique autour desquelles s’articulent les trois parties de La Toile proposent à chaque fois, explicitement, une installation qui permette de se décoller de l’aliénation aux écrans, de la considérer autrement. La recherche d’une diététique du web (au sens où Epicure propose une diététique existentielle) est une ligne de force du roman, qui demande selon quelles modalités il faudrait utiliser internet pour ne plus être gouverné par le web.

 

L : Que souhaiteriez-vous provoquer chez le lecteur ?

S. L. : Justement cette mise à distance et ce décentrement dont je parlais plus tôt. J’espère que le plaisir de lecture contrebalancera la jouissance inquestionnée de la pratique du web. Je crois que le roman sert à questionner le monde, et j’espère que La Toile défera tant soit peu la naturalisation de cette technologie et des pratiques néolibérales qui la sous-tendent le plus souvent.

Le livre :

 

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