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Entretien avec Sébastien Lapaque

Sébastien Lapaque, lauréat du prix Goncourt de la nouvelle pour son recueil Mythologie française (Actes Sud), nous transporte avec son nouvel ouvrage Théorie d’Alger, dans une ville heureuse et souffrante, pour une promenade mi-réelle, mi-rêvée … Entretien.

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Lecthot : Pouvez-vous résumer votre livre en quelques mots ?

Sébastien Lapaque : C’est une promenade dans Alger mi-réelle, mi-rêvée. Un rendez-vous avec les souvenirs. Il y est question du présent de l’Algérie, de la passion populaire pour le football, du goût des gens pour les oiseaux, du soleil, des rues en pente de la Casbah, des quartiers populaires où des Kabyles facétieux tiennent des bars où l’alcool coule à flot. Mais également du passé de l’Algérie, la Splendide, la Protégée, la Si Bien Gardée, une ville qui le don de susciter un attachement passionné.

 

L : Après Rio, vous décidez de vous consacrer à Alger. Pourquoi avoir choisi cette ville plutôt qu’une autre ?

S.L. : Stefan Zweig, qui avait séjourné dans ces trois villes au cours de ses voyages, jugeait que Rio de Janeiro, Alger et Naples étaient les trois plus belles baies du monde. Après Rio et peut-être avant Naples, la célébration d’Alger s’est imposée d’elle-même. C’est une ville qui fascine mais qu’on connaît finalement assez mal. La décennie noire du terrorisme islamique (1991-2002) a eu des conséquences tragiques en termes d’échanges culturels. A sa modeste mesure, et le plus délicatement possible, Théorie d’Alger, qui est publié en France par Actes Sud et en Algérie par les éditions Barzakh, est un pont sur la Méditerranée.

 

L : Hélas on naît toujours trop tard !  écrivez-vous. A quelle époque auriez-vous voulu naître ?

S.L. : C’est évidemment une provocation. Ce siècle en miettes me va très bien, même avec ses contrariétés et ses insuffisances. Et  surtout avec ses contrariétés et ses insuffisances. «Tu ne pourrais être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu», observait malicieusement la philosophe Simone Weil dans La Pesanteur et la Grâce, un livre écrit dans les années 1940. Tout perdu, on peut tout retrouver.

 

L : Votre écriture a quelque chose de tendre, de poétique, comme une pause au milieu de la violence de nos sociétés. Pensez-vous que l’écriture est pacificatrice ?

S.L. : Je suis en effet tenté de penser que la beauté sauvera le monde. Et je suis assez attristé d’observer que les œuvres littéraires sont de moins en moins jugées sur la qualité de leur style ou la beauté de leur langue. Quel signe de régression… C’est la tyrannie du pitch. Ce qu’on veut savoir, c’est à quoi se résument les livres. A cette aune, on on arrive à résumer Guerre et Paix de Tolstoï en disant «Ça parle de la Russie»…

 

L : Votre personnage aime la ville surtout pour ses défauts : C’est le défaut qui crée le remarquable. Qu’entendez-vous par cette phrase ?

S.L. : Je veux simplement rappeler une vérité que notre monde de perfection technologique a tendance à oublier. Le caractère d’un lieu ne tient pas seulement à ses prouesses architecturales ou à ses équipements urbains. Des villes comme Rio, Alger et Naples, j’y reviens, sont émouvantes par ce qu’elles sont de sale, de cabossé, de mal fichu, de lourd d’histoire et de passé. Je préfère les défauts d’Alger aux perfections de Doha !

 

L : Y a-t-il une part autobiographique dans votre livre ?

S.L. : Vous avez raison de me poser cette question. Le point de vue du personnage que je promène dans Alger reste mystérieux. Il me ressemble, mais ce n’est pas moi. Ou alors il est moi-même comme un autre.

 

L : Vous évoquez beaucoup la figure d’Albert Camus. Quel est votre lien avec cet auteur ?

S.L. : Le lien que j’éclaire dans Théorie d’Alger. A la fois sentimental et profond, comme pouvait l’être l’auteur de L’Etranger.

 

L : Comme Arezki, votre cœur balance-t-il plutôt vers Sartre ?

Non, car je suis persuadé, avec George Orwell, que le péché de pratiquement tous les gens de gauche (…) est d’avoir voulu être antifascistes sans être antitotalitaires. Camus détestait autant le stalinisme que l’hitlérisme, ce qui était une position courageuse dans le Paris d’après-guerre dominé par les grandes têtes molles du sartrisme. Et Camus, écartelé dans cette affaire entre le coeur et la raison, avait compris que la guerre d’Algérie était une tragédie au sens le plus précis de ce mot : la superposition de vérités contraires.

 

L : Il y a aussi tout un mystère autour du personnage de Catherine Sintès, l’une des mères d’écrivain les plus discrètes de l’histoire. Qu’est-ce qui vous fascine chez elle ?

S.L. : Justement cette discrétion, cet effacement. Catherine Sintès, la mère d’Albert Camus dont j’ai retrouvé la tombe abandonnée dans un cimetière populaire du boulevard des Martyrs, sur les hauteurs d’Alger, est très représentative d’un prolétariat colonial qui fait partie des vaincus de l’Histoire. Un petit peuple composé de gens humbles et travailleurs, amoureux de l’Algérie, de sa terre rouge et de son soleil brûlant, qu’on a  oubliés. Les promenades dans les cimetières où reposent les Européens d’Algérie sont l’occasion d’avoir rendez-vous avec ces effacés.

 

L : La narration a parfois des accents nostalgiques. L’écriture est-elle un remède contre l’oubli ? Pensez-vous qu’elle est le meilleur moyen pour se souvenir ?

S.L. : A l’heure du big data et de l’information en continue et en temps réel, je le crois profondément. La masse d’informations qui nous assaille quotidiennement a un effet pervers sur notre mémoire. Gavés, nous ne savons plus nous souvenir. Lire, écrire, marcher dans les vieilles capitales est l’occasion de renouer avec un vice impuni : se souvenir.

 

L : Qu’est-ce qui vous a inspiré cette série des «Théories» ? 

S.L. : La volonté de trouver un autre angle d’attaque pour regarder le monde, à mi-chemin entre l’essai et la fiction. J’ai écrit des essais, des romans, des nouvelles, deux volumes d’un contre-journal. A travers mes Théories, je Je voulais faire entendre un autre tour, un autre ton, une autre voix. Après Théorie de la carte postale, Théorie de Rio de Janeiro et Théorie d’Alger, viendront peut-être Théorie de la bulle carrée, Théorie de la prière, Théorie de Versailles, Théories des gares, Théorie des taxis. Qui sait ?

 

L : Etes-vous un passionné des voyages ?

S.L. : Comme Claude Lévi-Strauss dans l’incipit fameux de Tristes Tropiques, je suis tenté de m’en tirer par une pirouette en disant : «Je hais les voyages et les explorateurs.» J’aime bien voyager autour de ma chambre ou dans ma bibliothèque. Mais je suis heureux d’avoir sillonné l’Amérique du Sud du nord au sud et d’est en ouest et d’être revenu à Alger, Constantine et Oran deux, trois, de très nombreuses fois.

 

L : Quels sont vos prochains projets d’écriture ?  

S.L. : Je suis en train de terminer la rédaction d’un roman intitulé Vérification des capacités de freinage. Une histoire contemporaine qui se déroule en trois parties, trois actes, suis-je tenté de dire — L’Immonde, La promesse, La joie — avec des personnages en quête de poésie et de lumière d’éternité. Et un narrateur qui lui aussi est moi-même comme un autre.

Propos recueillis par Charlotte Meyer

Le livre 

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