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Entretien avec Shulem Deen

Shulem Deen, ancien membre des skver, l’une des communautés hassidiques les plus extrêmes des Etats-Unis, nous raconte son étonnant périple dans Celui qui va vers elle ne revient pas (Editions Globe).
Père de cinq enfants, marié à l’âge de 18 ans, Shulem Deen alluma un jour un poste de radio. Un geste, a priori anodin, qui transformera pourtant son existence. Shulem Deen découvre un autre monde, celui qu’on lui avait toujours caché. Il se rend alors dans une bibliothèque, puis sur Internet, avant d’être exclu par sa communauté pour hérésie. Une exclusion salutaire mais douloureuse, l’isolant de sa femme et de ses cinq enfants. Entretien.

 

Lecthot : Celui qui va vers elle ne revient pas parle de votre exclusion « pour hérésie », de la communauté de juifs hassidiques à laquelle vous apparteniez. Pourquoi avoir décidé d’écrire ce livre maintenant ?

Shulem Deen : Je voulais écrire un livre romancé et je me suis inspiré de mon histoire car elle est fascinante. Je ne dis pas cela parce que c’est mon histoire mais parce que, d’une certaine manière, elle tend vers l’universel. De nombreuses personnes sont élevées dans les communautés juives hassidiques.

 

L : Quel sentiment souhaiteriez-vous susciter chez le lecteur ?

S. D. : Je veux que le lecteur soit touché. Selon moi c’est l’objectif de l’art. Il doit être confus, triste, heureux, mais surtout j’aimerais qu’il soit frappé par la dichotomie entre le mode de vie communautaire et le mode de vie individuel. Dans le mode de vie communautaire, l’individu passe après la communauté. Dans le mode de vie individuel, c’est le contraire. Certaines communautés sont encore très traditionnelles, et en vivant dans le monde moderne on expérimente cette tension. Je souhaite que le lecteur perçoive toute la complexité de ces communautés et les traumatismes que cela entraîne.

 

L : Lorsque vous avez allumé pour la première fois le poste de radio, avez-vous eu le sentiment de croquer dans la pomme, et de ne plus pouvoir revenir en arrière ?  

S. D. : Pas à ce moment particulièrement mais dans plein d’autres petits actes, oui. Je suis allé à la bibliothèque publique pour la première fois à 24 ans. La musique, l’art, la littérature, la géographie, les religions et les différences de cultures sont autant de choses que j’ignorais totalement. Je n’avais jamais entendu les Beatles. Lorsque j’ai découvert cet autre monde, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à m’en imprégner, au risque de corrompre mon esprit. J’ai alors essayé d’arrêter pour ne pas briser ma vie. Mais j’avais atteint un point de non-retour. Lorsque l’on s’est ouvert au monde, on ne peut plus s’y fermer. C’était le début de l’individualisme. Je pensais à moi pour la première fois. La communauté a refusé l’être que j’étais devenu. Elle a banni ma différence.

 

L : La culture est-elle une forme de liberté ?

S. D. : Oui, j’en suis convaincu. Et c’est elle que je recherchais à travers la culture. Je voulais atteindre la liberté. Etre libre de devenir celui que je voulais être. Dans la communauté, nous avions notre propre musique et notre propre littérature, mais c’était évidemment du contenu religieux. La culture m’a permis de comprendre le monde extérieur et de m’intéresser aux autres.

 

L : Si vous étiez Adam, auriez-vous croqué dans la pomme avant Eve ?

S. D. : Bien sûr ! Je n’aurais pas attendu que le serpent me dise de croquer la pomme.

 

L : Le jeu en valait-il la chandelle, malgré la perte de votre famille ?

S. D. : C’est une question que l’on me pose beaucoup. Si j’avais su que ce choix allait autant me coûter, je ne l’aurais peut-être pas fait de la même manière.
J’aurais été plus réfléchi, plus stratégique, pour essayer de perdre moins.
Quoi qu’il en soit, je sais que c’était le bon chemin. On ne peut pas vivre une vie qu’on ne veut pas vivre. Certains de mes amis encore présents dans la communauté aimeraient partir, mais ils ont peur des conséquences. Peur de perdre leurs familles, leur job, etc. C’est terrible parce qu’ils vivent dans un monde qu’ils détestent. Personne ne mérite cela.

 

L : Eprouvez-vous une certaine animosité envers la communauté hassidique ?

S. D. : Je suis partagé. Je garde beaucoup d’affection pour eux parce que je faisais partie de la communauté, et j’y ai connu des moments de bonheur. Même si c’était un bonheur qui n’avait pas été relativisé. J’ai goûté à une vie spirituelle intense. Et j’ai connu des personnes remarquables. Les plus belles personnes que je connaisse font partie de cette communauté. Parce que les hommes veulent être des exemples de l’humanité.
Cependant, j’ai subi des choses difficiles. J’ai été expulsé sans appel. Ils ont fait de ma vie un fardeau parce qu’ils m’ont privé de liberté. Ils m’ont interdit d’être moi-même. Ils m’ont coupé de ma femme et de mes enfants. J’ai énormément souffert de tout cela. Je suis encore très en colère aujourd’hui. Mais j’ai tenté de dissimuler ce ressenti dans le livre, pour laisser la place aux émotions personnelles du lecteur.

 

L : Comment définiriez-vous votre processus d’écriture ?

S. D. : C’est un mémoire. Ce genre est très important aux Etats-Unis. Ce n’est pas une biographie, parce que je ne suis pas connu. Il m’a fallu du temps pour savoir quel serait le sujet de mon roman. J’ai grandi sans penser que ma vie allait être l’objet d’un livre.
Le thème central du roman est finalement le choix. Le choix et ses conséquences. Parce que si l’on est libres de prendre des décisions, nous ne sommes pas libres des conséquences.

Propos recueillis par Tristan Poirel.

Le livre 

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