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Entretien avec Sophie Tal Men

Première des ventes ebooks sur Amazon, puis disputée par deux grandes maisons d’édition, le parcours de Sophie Tal Men a de quoi faire rêver les écrivains en herbe. Son premier roman, Les Yeux couleur de pluie, nous raconte le quotidien d’une interne en médecine qui quitte sa Savoie natale pour les côtes bretonnes. Portrait d’une auteure pleine de promesses.

ROMANCIERE
(c) Sandrine Expilly

Lecthot : Aviez-vous une vocation pour l’écriture depuis toujours, ou bien est-ce votre profession de médecin qui a suscité ce désir ?

Sophie Tal Men : Beaucoup de médecins écrivent sans que l’on connaisse forcément leur formation initiale. Prenez Jean-Christophe Rufin, il était neurologue comme moi, mais a très peu exercé. Oliver Sacks est aussi une référence. C’est son livre L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau qui m’a donné envie de faire médecine. Le cerveau est un organe qui me fascine et j’ai le sentiment d’en découvrir un peu plus chaque jour en faisant ce métier!

L’écriture m’accompagne depuis que je suis enfant. J’ai toujours aimé être dans la création: poèmes, dessin, théâtre… Laisser libre cours à mon imaginaire débordant. Activités artistiques que j’ai dû mettre de côté après le lycée en me consacrant pleinement à mes études de médecine. L’année dernière fut le moment pour moi de rattraper le retard. Si retard il y a…

Je voulais raconter quelque chose de différent par rapport à ce qu’on peut lire ou voir sur le milieu médical. Un univers plus intime, moins spectaculaire. 

L’hôpital est un vivier propice à l’écriture : nous rencontrons une multitude de gens et sommes amenés à rentrer très rapidement dans leur intimité. Des moments forts, chargés émotionnellement. C’est particulièrement vrai en neurologie où nous sommes confrontés au handicap et aux bouleversements que cela engendre pour le patient et son entourage.

L’inspiration me vient le soir quand mes trois enfants sont couchés. Mes personnages sont toujours dans un coin de ma tête au travail. Quand il m’arrive d’avoir une idée entre deux consultations, je la gribouille sur un bout de papier ou dans les notes de mon téléphone pour l’exploiter le soir venu au son de la trompette d’Ibrahim Maalouf.

L. : Les Yeux couleurs de pluie est votre premier roman. Pourriez-vous nous raconter le parcours de ce livre ?

S.T.M. : J’ai achevé le manuscrit Les Yeux couleur de pluie en février 2015. Sans trop savoir comment procéder par la suite. Je connaissais la plateforme kdp d’Amazon et j’avais pu suivre quelques « sucess story ». Mais j’avoue que l’idée de m’exposer en auto-éditant mon texte seule sur internet m’effrayait beaucoup.

J’avais peur qu’on me reconnaisse, qu’on me critique et qu’on me juge. 

Compliqué d’avoir confiance en son manuscrit – suffisamment pour le publier – quand les seuls retours sur le texte sont ceux de la famille et des amis proches. Public conquis d’avance.

Je l’ai donc d’abord envoyé à 16 grandes maisons d’édition. En croyant au miracle : que le texte soit repéré parmi les 40 reçus quotidiennement. Les réponses pouvaient mettre plusieurs mois, c’était noté sur leur site. Je le savais et pourtant… cela m’a semblé très long. Interminable. Je pensais sans cesse à mes personnages : Marie-Lou, Matthieu, qui m’avaient fait vibrer durant ces longs mois d’hiver et que j’avais eu tant plaisir à faire évoluer au fil des pages. Impossible d’imaginer qu’ils puissent rester au fond de mon tiroir ! Impossible ! J’avais besoin d’être lue, besoin des retours de lecteurs inconnus. Comme quand on attend un bébé, que la fin des 9 mois approche et qu’on trépigne d’impatience.

les-yeux-couleur-depluie

Au bout de deux mois, seules deux maisons m’avaient répondu négativement. Le texte ne rentrait pas dans leur ligne éditoriale. Phrase évasive passe-partout qui me faisait me demander si le texte a vraiment été lu. L’écriture du manuscrit commençait à être loin et la confiance que j’en avais s’étiolait au fil des jours. Alors je décidai – poussée par mes proches – de choisir moi-même le jour de l’accouchement. Il se ferait à la maison, seule, devant mon ordinateur. Et en un clic, la peur au ventre, je postai mon texte le 29 avril 2015 sur kdp. Sur ma page auteure, une femme en ciré jaune posait de dos. Mon éditrice quelques mois plus tard pensa à un coup-marketing. J’étais juste incapable à ce moment de montrer mon visage.

Alors que l’attente m’avait semblé si longue les mois d’avant. Là, ce fut l’excès inverse. En seulement 15 jours, les ventes ont explosé et je me suis retrouvée dans le top 10 des ebooks d’Amazon. Au bout d’un mois, j’étais numéro 1. Avec plus de cent téléchargements par jour !

Je me souviens avoir été très vite appelée par l’équipe d’Amazon se demandant qui était l’auteure inconnue arrivant en tête de leur palmarès. Plusieurs coups de téléphone ont suivi plus improbables les uns que les autres. Une grande maison d’édition puis une deuxième…

Comme le début de cette aventure d’auto-édition, ce fut un rêve. Je suis allée fin juin à Paris rencontrer deux maisons d’édition. L’accueil fut très chaleureux. Un vrai tapis rouge ! À tel point que je ne savais pas laquelle des deux choisir en rentrant en Bretagne. La liste des auteurs déjà édités chez Albin Michel (Van Cauwelaert, Nothomb, Pancol, Ledig…), la rencontre avec Lina mon éditrice, la confiance et la motivation de leur directeur éditorial, Richard Ducousset, m’ont définitivement convaincue.

L. : Vous avez donc choisi l’auto-publication sur Amazon. Aujourd’hui, quelles différences constatez-vous entre ces deux modes de publication ?

S.T.M. : C’est complètement différent. Avant, j’étais seule derrière mon ordinateur. À suivre mon classement sur la plateforme, les étoiles des commentaires de lecteurs, la courbe de ventes en temps réel. Cette immédiateté était grisante et stressante à la fois. Peur que tout s’arrête aussi vite que cela avait commencé ! En tout cas, cette première expérience d’auto-édition m’a permis d’avoir un retour rapide sur mon texte et de me redonner confiance.

Maintenant, je ne compte même plus le nombre de personnes qui m’accompagnent dans cette belle aventure.

En travaillant avec Lina, mon éditrice, j’ai le sentiment d’avoir évolué dans l’écriture, d’avoir acquis des automatismes. 

C’est ce qui m’a manqué dans l’auto-édition.

Je me laisse guider, tout en gardant les pieds sur terre, et découvre avec curiosité le monde du marché du livre qui m’était jusque-là inconnu. Un peu comme Marie-Lou dans mon livre qui débute l’internat et prend en charge ses premiers patients. Les rencontres sont riches et chaleureuses que ce soit au sein de la maison d’édition ou lors des rencontres en librairies.

L. : Votre livre contient de nombreuses anecdotes sur le milieu médical. Etant vous-même médecin, quelle dimension autobiographique avez-vous accordée à ce roman ?

S.T.M. : Les anecdotes médicales du livre ont bien sûr été inspirées d’histoires vraies, mais elles se sont déroulées dans d’autres lieux et d’autres circonstances. J’ai pris soin de changer les noms des patients évidemment. Certaines situations évoquées dans le roman sont habituelles pour un neurologue et d’autres sont plus spectaculaires. C’est ce qui rend ce métier passionnant.

 La routine, ça n’existe pas. 

Quand j’ai commencé mon internat, je ressemblais sans doute à Marie-Lou. Les émotions qu’elle ressent vis à vis des malades, c’est du vécu. De même que l’empathie qui la submerge par moment.

En revanche, son histoire personnelle et sa vie sentimentale sont de la pure fiction.

L. : Vous avez signé un contrat pour deux romans chez Albin Michel. Pourriez-vous nous en dire plus à propos de ce second roman ?

S.T.M. : En fait, Les Yeux couleur de pluie sera une trilogie. C’était prévu dès le départ.

Comment m’éloigner de Marie-Lou et de Matthieu après le dernier chapitre ? Impensable!
Vous les retrouverez donc l’année prochaine, toujours chez Albin Michel. L’écriture est déjà terminée avec des retours très positifs du comité de lecture de la maison.

Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il y aura encore plus de Matthieu. Que je me suis vraiment amusée avec son personnage.

Je suis actuellement en pleine rédaction du 3ème volet… J’y ai pris goût, on ne m’arrêtera plus !

L. : Quels conseils donneriez-vous à nos auteurs qui aimeraient se lancer dans l’aventure éditoriale ?

S.T.M. : Mon premier conseil aux auteurs qui achèvent leur premier roman c’est de ne pas laisser leur manuscrit au fond de leur tiroir. S’ils y croient, qu’ils ont cette envie forte d’être lus, alors il ne faut pas qu’ils se contentent des réponses négatives des maisons d’édition. Ils reçoivent trop de manuscrits par jour pour ne pas laisser passer quelques perles à travers les mailles de leur filet. Les plateformes comme kdp, wattpad… sont des testeurs d’opinion et peuvent être de vrais tremplins pour certains auteurs. Mon expérience en est la preuve !

 Sur le Net, pas de recette miracle.

Ça se saurait. À part peut-être une belle couverture qui donne envie, un résumé soigné et vendeur. Tous les genres ont leur place. Du polar, au roman biographique, de science-fiction ou de littérature sentimentale.

Après, c’est une histoire un peu magique de bouche à oreille.
Propos recueillis par Camille Cantenot

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