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Entretien avec Stéphanie Vermot-Outhenin

Docteure en philosophie, Stéphanie Vermot-Outhenin signe en 2016 son premier roman, La Straniera. Un portrait de femmes rongées par l’amour et la culpabilité, qui vont laisser éclore leurs secrets de famille. Un message d’espoir pour le quotidien.

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Lecthot : Comment résumeriez-vous votre roman en quelques mots ?

Stéphanie Vermot-Outhenin : Mes trois héroïnes, Marianne, Dominique et Lorette, sont tourmentées, chacune à leur façon, par le fléau de la culpabilité, qui est le thème central de l’histoire. Comment vit-on, se reconstruit-on, quand on a commis un geste irrémédiable ? La culpabilité est-elle héréditaire, se transmet-elle de génération en génération ?

 

L : La Straniera décrit un cocon réconfortant, celui du cercle féminin. Etait-ce quelque chose de symbolique pour vous ?

S.V.O. : Mon roman est une histoire de transmission, et cette transmission advient principalement par les femmes. Le cercle qu’elles forment est en effet doublement symbolique : c’est à la fois un cercle-cocon, comme vous dites, où on s’abrite et on se ressource, mais c’est aussi un cercle qui représente une sorte de malédiction, comme si la même histoire devait se répéter de mère en fille.

 

L : Vous avez une écriture qui oscille entre angoisse et espoir. Votre livre porte-t-il un message d’espoir ?

S.V.O. : Oui, bien sûr ! L’angoisse est, à mes yeux, inséparable de l’espoir. De même que tout départ implique un retour, qu’il n’y a pas d’abandon sans retrouvailles – Marianne ne retrouve pas Claudio à la fin du roman, mais elle se retrouve elle-même… Dans la vie, il me semble qu’on oscille tout le temps entre une émotion et son contraire, le défi perpétuel consistant à trouver son équilibre au milieu de la tourmente !

 

L : Vous abordez un thème très fort, celui du secret de famille. Qu’est-ce qui vous attirait dans ce thème ?

S.V.O. : La façon dont un secret de ce genre peut faire des ravages dans la durée. Petite, Dominique, la mère de Marianne, a été traumatisée par un événement précis, qui a été ensuite enseveli sous le silence. Ce secret a conditionné sa vie entière mais aussi, indirectement, celle de sa fille. Ce qui me fascine, et dont j’avais envie de parler, c’est le paradoxe propre à sans doute la plupart des familles, bien que plus ou moins accentué dans chacune d’elles : la famille vécue comme source aussi bien de construction que de destruction, une force de vie habitée par des puissances de mort, une sorte de géant dont les pieds sont souvent d’argile.

 

L : Les gaufres de Lorette, c’est un peu la Madeleine de Proust. Vos personnages se tournent beaucoup vers le passé. Ecrire, est-ce le meilleur moyen de se souvenir ? 

S.V.O. : Ce serait plutôt un moyen de retenir le temps et, ce faisant, de donner un sens à ce qu’on vit. C’est-à-dire, de se donner une histoire. La vie seule ne suffit pas à meubler la mémoire, il faut écrire pour exister dans le temps, tenter de se donner une consistance, habiter pleinement son présent.

 

L : Votre personnage, Marianne, vit entre l’Italie et la France. Quel est votre propre rapport avec ces deux pays ?

S.V.O. : Je suis née et j’ai grandi en France, l’Italie est mon pays d’adoption. La France est pour moi le pays de l’enfance, mais il reste aussi celui de l’avenir, car je continue de m’y projeter, à travers mon travail, l’écriture. Cependant, c’est en Italie que j’ai fait mon nid et que je vis au quotidien, comme une sorte de passerelle entre l’avant et l’après. L’exil n’est pas toujours simple, surtout dans un contexte culturel – celui de l’Italie du Sud –aussi différent que celui auquel je continue à m’identifier. A mon bébé, qui va grandir en Italie, j’essaie de transmettre autant de la France que possible, espérant que cette double culture sera naturelle pour lui, un enrichissement et pas une source de perturbation.

 

L : Excepté Lorette, vos personnages semblent vivre un amour malade, soit incompris, soit douloureux. Est-ce le reflet de notre société actuelle que vous peignez ici ? Une société qui refoule de plus en plus l’amour ?

S.V.O. : Non, j’ai plutôt voulu montrer plusieurs facettes d’un même sentiment. Pour Marianne, c’est terminé (comme le lui avait prédit sa thérapeute, « l’amore finisce »), mais pour Thomas, cela reprendra peut-être. Lorette et Marcel vivent un amour hors du commun, mais qui n’aurait peut-être pas résisté à la vie quotidienne. Pour reprendre une métaphore du roman, l’amour peut croître comme une plante sauvage, mais il peut aussi pourrir à la racine, et je ne suis pas sûre qu’on y puisse grand-chose. Plus que refouler l’amour, je dirais qu’on s’en méfie, justement parce que ses raisons profondes – d’être aussi bien que de n’être plus – nous échappent, ce qui va à l’encontre de notre volonté de tout contrôler.

 

L : « La Straniera », l’étrangère en Italien. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

S.V.O. : Marianne vit en exil à plus d’un titre : en exil de son pays lorsqu’elle est en Italie, mais surtout en exil d’elle-même et de sa vie lorsqu’elle revient en France. Finalement, quand sa belle-sœur la pousse dans le train Rome-Dijon, elle redevient de plein fouet une étrangère, une straniera, donc, en italien, qu’on chasse, qui plus est, parce qu’elle n’est plus aimée, parce qu’elle a commis un geste irréparable…

 

L : La Straniera est votre premier livre. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?

S.V.O. : Petite fille déjà, j’écrivais des histoires dans des cahiers. J’ai continué adolescente, puis adulte. L’écriture est pour moi indissociable de la vie. La Straniera est mon premier roman publié, mais ce n’est pas mon premier texte… j’ai un tiroir rempli de romans inachevés ou inaboutis !

 

L : Quel lien entretenez-vous avec l’écriture, et avec la littérature en général ?

S.V.O. : L’écriture passe par un repli et un certain besoin de solitude, souvent au quotidien, mais elle est aussi, paradoxalement, ce qui me relie au monde et à la vie. C’est tantôt un médium à travers lequel je vis – ou revis – certains événements, fondamentaux ou non, tantôt un réceptacle qui me permet de recueillir ce qui, autrement, ne serait que fugitif : des émotions, des sensations, des moments de bonheur. Fondamentalement, écrire me permet de me sentir vivante, c’est un excellent antidote contre l’angoisse ! Mais c’est aussi un véritable moyen de communication, par lequel j’entre en relation avec autrui – mes lecteurs – à travers des personnages, des histoires, qui trouvent un écho en eux. Si mon roman pouvait leur apporter ne serait-ce qu’une infime partie des bienfaits que m’apporte personnellement la lecture, j’en serais très heureuse ! Car la littérature est omniprésente dans mon quotidien, aussi bien comme une fenêtre ouverte sur le monde – l’univers en soi qu’est chaque texte – que comme une source de réconfort. Tant qu’il y aura des livres, tant que des voix multiples continueront à parler, à témoigner, à questionner, la vie continuera quoi qu’il arrive !

 

L : Quels sont les auteurs, ou les œuvres, qui continuent de vous marquer ?

S.V.O. : Certains livres restent pour moi fondamentaux, et je les relis régulièrement : Les MisérablesMrs DallowayA l’est... L’œuvre de Simone de Beauvoir, même si je n’y reviens plus autant qu’autrefois, fait également partie intégrante de ma construction aussi bien intellectuelle que personnelle, de même que celle de Kierkegaard. Des auteurs comme Joyce Carol Oates et Katherine Mansfield continuent de me marquer. Dernièrement, j’ai redécouvert Annie Ernaux, que j’avais lue très jeune et dont l’écriture est à la fois magnifique et source de nombreux questionnements.

 

L : Qu’est-ce qui vous inspire au quotidien ?

S.V.O. : Principalement le silence… mais aussi certaines musiques et lectures !

 

L : Quels sont vos prochains projets d’écriture ?

Un roman, qui se déroule dans le sud de l’Italie et met en scène plusieurs personnages très différents, mais reliés entre eux par un autre personnage les ayant tous marqués d’une façon ou d’une autre. Mais je ne sais pas encore comment tout cela évoluera !

Propos recueillis par Charlotte Meyer

Le livre 

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