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Entretien avec Sylvie Le Bihan

Deux nuits ont suffi pour que la vie d’Hélène change à jamais. Deux nuits, à trente ans d’intervalles. La troisième, la veille du procès, sera-t-elle salutaire ?
Qu’il emporte mon secret paraît aujourd’hui aux éditions du Seuil. Lecthot a rencontré Sylvie Le Bihan. Entretien.

Sylvie Le Bihan - Seuil

Lecthot : Quelle a été votre source d’inspiration ?

Sylvie Le Bihan : Ce roman devait parler d’une femme proche de la cinquantaine, qui, jusqu’à sa rencontre avec un homme plus jeune, n’avait pas saisi la fin imminente de son pouvoir de séduction. J’écrivais la lettre d’une croqueuse d’hommes, sans affect, qui choisissait de rompre car elle anticipait la souffrance du jour où cet homme se lasserait et repartirait pour de plus jeunes conquêtes. C’était la peur d’être démasquée qui motivait cette fuite. Mais, plus j’avançais dans le texte et que je décrivais la personnalité complexe de ce personnage, plus je me rapprochais d’une zone enfouie de ma propre histoire. Mon éditrice, avec laquelle j’entretiens des rapports que je pourrais qualifier d’amicaux sans concession, m’a conseillée de libérer mon écriture et de tenter d’aller jusqu’au bout et c’est ce faisant que le texte est apparu sous cette forme.

 

L : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire sur le viol ? Cette thématique trouve-t-elle un écho en vous ? 

S.L.B. : Ce roman a une grande part autobiographique. Ce n’est pas un témoignage, je déteste cet exercice de mise à nue qui autopsie, encadre et ne laisse aucune place à la lecture intime, à l’appropriation de l’histoire nécessaire au bouleversement. J’ai ressenti le besoin de surprendre en traitant d’un sujet où tout le monde s’attend à avoir de la pitié pour la victime. Sciemment, j’ai gardé une certaine pudeur en ne décrivant pas l’acte en lui-même mais en développant le ressenti de cette femme qui s’est construite en occultant les dégâts psychologiques d’un viol. Une femme parallèle qui décide de faire de ce viol un « accident » et qui tente de reprendre les rênes de son corps en enchainant les amants, mais qui est, trente ans plus tard, rattrapée par son passé. Elle est alors obligée d’apprendre à « danser avec les squelettes de nos placards » comme l’a écrit GB Shaw. C’est toute la problématique de ce livre, faire la paix avec son passé, aussi violent qu’il soit, en acceptant que celle ou celui qui un jour a subi, fait partie de nous.

 

L :  Aviez-vous le souhait de transmettre un message particulier ? 

S.L.B. : Je n’ai jamais de message à faire passer, on écrit pour soi, non pas pour la lectrice ou le lecteur idéal, ce qui fait toute l’honnêteté d’un texte. Je décris une autre façon de se reconstruire, dans le mensonge qu’on croit, un instant, protecteur. Je parle du poids de la culpabilité d’une victime d’un viol, alors même que cette femme a simplement été au mauvais endroit, au mauvais moment, elle ne peut s’empêcher de se demander si elle n’a pas « aguiché ». Je parle du poids de la société dans les années 80, période où alors que la femme dénudait son corps, montrait ses seins sur la plage, s’affirmait, la parole n’était pas encore libérée. Un viol stigmatise, le doute s’installe chez les autres car on refuse la conception même de la bestialité. Le message que j’aimerais transmettre, mais seulement après la parution de mon livre (et non pas en l’écrivant), est qu’il ne devrait pas y avoir de prescription pour un viol car c’est un saccage physique mais surtout psychologique pour une femme comme pour un homme et qu’on peut mettre dix, vingt ou trente ans pour pouvoir enfin en parler.

 

L :  Quelle est la place de l’écriture dans ce roman ? Pourquoi l’environnement des protagonistes est-il particulièrement littéraire

S.L.B. : J’ai découvert les salons littéraires après la sortie de mon premier roman L’Autre, en 2014, dans lequel je parlais des violences psychologiques. J’ai observé ce milieu fermé, condensé de notre société, et j’ai voulu décrire cette ambiance de colonie de vacances, ces rencontres éphémères qui sont, souvent, le terreau de belles histoires d’amitié. Je me suis inspirée de ce que j’ai vécu comme « jeune » auteure de plus de quarante ans qui n’ambitionnait rien de plus que de continuer à écrire.  Il fallait aussi que Hélène, la narratrice, écrive cette lettre et que son style soit littéraire. Je la voulais cynique mais nostalgique de l’auteure qu’elle avait été alors même qu’elle enchaîne les succès, je souhaitais qu’elle mette en garde Léo contre le besoin de reconnaissance.  J’ai pensé, en racontant cette histoire, au livre de Rainer Maria Rilke Lettre à un jeune poète, je voulais qu’elle s’impose un recul fictif, celui de l’ainée pour s’adresser à Léo avec l’expérience des quelques années qui les séparent comme une barrière infranchissable.

 

L : Vous insistez beaucoup sur le rapport de la femme au corps et à l’amour. Les différents dilemmes au cœur desquels se trouve Hélène dans sa vie de femme sont-ils selon vous particulièrement actuels, universels ? 

S.L.B. : Dans mes deux premiers romans, les femmes sont fortes mais blessées. Hélène est une femme d’aujourd’hui, elle oscille entre le rôle de la femme que la société veut nous imposer, celui dont, petite, elle rêvait, et la place qu’elle a trouvée en tâtonnant pendant toutes ces années. La sexualité féminine reste un tabou, elle choque, son plaisir surtout. Le dilemme devant lequel nous nous trouvons est celui du mythe des rapports sexuels féminins basés sur l’amour, on accepte un homme volage puisqu’il est sous l’emprise de pulsions propres à son genre, mais pour une femme, mère en puissance, tout doit passer par les sentiments. On ne supporte pas qu’une femme enchaine les amants, on attend qu’elle se pose enfin. Une femme seule fait peur aux autres femmes car elle représente une tentation pour leurs maris, mais elle fait aussi peur à ces derniers car elle porte en elle la liberté qui pourrait séduire leurs épouses. C’est malheureusement encore à la foi actuel et universel.

 

L :  Sous quel angle souhaiteriez-vous qu’un homme lise votre roman ? Et une femme ? 

S.L.B. : J’ai reçu des messages incroyables de femmes et d’hommes qui ont lu les épreuves du livre. Ils ont eu, chacun à leur façon, une interprétation de ce livre. J’aime être à la croisée des chemins, le littéraire, car c’est ce qui m’importe le plus, le policier, car une fin qui surprend laisse toujours des traces et l’intime, car les lecteurs ont besoin d’une main rassurante qui les mène jusqu’au bout. Mon premier roman va être adapté au cinéma et le scénario est différent du livre, mais l’esprit est là, sous un angle différent. Je n’ai pas eu l’impression d’avoir été trahie, au contraire, j’apprécie cette liberté d’interprétation, cette ouverture vers tous les possibles. J’aime l’idée qu’on s’approprie mes histoires et qu’elles deviennent celles des autres, qu’avec ma propre sensibilité j’arrive à atteindre des femmes et des hommes et qu’ils aient plaisir à lire ces lignes que j’écris souvent sur le coin d’une table. C’est une chance d’être publiée, d’être lue, alors, il n’y a pas d’angle, il n’y a que la joie d’être choisie pour accompagner des moments rares, silencieux, ceux de la lecture.

Le livre

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