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Entretien avec Thierry Harcourt


Du 25 janvier au 9 avril 2017, se tiendra L’amante anglaise, de Marguerite Duras, au théâtre du Lucernaire. Lecthot en a profité pour aller à la rencontre de son metteur en scène, Thierry Harcourt, un homme enivrant, qui nous emporte et nous guide dans sa passion immuable pour le théâtre.     

 

Jeremy B williams ©

Jeremy B williams ©

 

Lecthot : Pourquoi ce choix de L’amante anglaise ?

Thierry Harcourt : La raison qui me pousse à choisir une pièce varie sans cesse. C’est un peu du cas par cas. En l’occurrence, il se trouve que Judith Magre avait entendu parler de la pièce. Je me suis très vite lancé dans la lecture sur ses conseils, et c’est devenu une évidence. Il fallait faire cette pièce. Mon choix s’est surtout porté sur le fait que la langue me plaisait beaucoup, idem pour l’intrigue. Et puis, je vous avoue que le mariage de Judith avec le rôle me semblait magique. C’était une chose qu’elle n’avait encore jamais abordé. En tant que metteur en scène, il avait ici un réel défi.

 

L : Marguerite Duras était fascinée par l’absence d’explication logique à un meurtre. Est-ce votre cas ?

T.H. : La démarche quasi-policière de Duras, avec cette recherche du détail et de la raison, me renvoie en effet au lien que j’entretiens personnellement avec le théâtre. Le théâtre oblige, ou du moins incite, à se poser des questions. Même sous sa forme la plus burlesque. Lorsque le spectateur sort d’une pièce, je souhaite qu’il en sorte enrichi. Plus que donner des réponses, le théâtre doit poser des questions. En ce sens, la démarche de Duras est extrêmement théâtrale. L’amante anglaise encore plus. L’auteure part d’un fait divers, avec un interrogateur, qui n’a pas d’autre intitulé que celui-ci, et dont personne ne connait la véritable nature. Les choses semblent définies, sans l’être réellement.

 

L : Quels sont les choix de mise en scène ? Sont-ils académiques ou plutôt atypiques ?

T.H. : Je me méfie toujours de mon désir de verser dans l’original. Je pense que cela doit venir d’une raison organique. Je souhaite laisser place au hasard, et m’acquitter de la forme. La forme se trouve toute seule. Mes plateaux sont nus. Ils ne sont composés que du strict nécessaire. Un décor est fondamental. « La représentation doit être sans décor aucun, devant le rideau de fer baissé. » Marguerite Duras.

Je respecte beaucoup Marguerite Duras, mais je ne veux pas que la mise en scène de la pièce me soit dictée. Je prends en compte ses mots, certes, mais le reste, c’est mon affaire. J’ai transformé L’amante anglaise en quelque chose de très épurée.

 

L : Tout au long de votre carrière, vous vous êtes inspiré de beaucoup d’auteurs ; Cocteau, Ionesco, Oscar Wilde, Patricia Highsmith, etc. La littérature est-elle votre principale muse pour le théâtre ?    

T.H. : Ce ne sont pas les auteurs qui m’inspirent, mais les histoires. La littérature, c’est de l’écriture. Toute écriture n’est pas théâtrale. Certains auteurs savent écrire pour les comédiens. Une phrase peut être très intelligente et alambiquée, et pourtant théâtrale. Il faut arriver à être au cœur de ce que l’on dit, tout le temps.

 

L : Vous étiez comédien avant toute chose. La mise en scène a débarqué de façon hasardeuse dans votre vie. Etait-ce une révélation ?

T.H. : Tout ce que j’ai effectué lors de ma carrière d’acteur, m’a mené à ce que je fais aujourd’hui. La principale force de mon métier réside dans mon passé de comédien. Je m’intéresse aux acteurs, j’apprends à les connaitre. Ils ont tous leurs particularités. J’ai beaucoup de patience et beaucoup d’amour pour les acteurs. Mais désormais, mes choix sont très clairs. Entre jouer la comédie, et monter une pièce, mon cœur ne balance pas. C’est la mise en scène que je privilégie, indiscutablement.

 

L : Le fait de ne plus monter sur les planches ne vous inspire ainsi donc aucun regret ?

T.H. : Non, aucun (ne jamais dire jamais, on ne sait pas ce que la vie nous réserve) Mais je pense réellement avoir tourné la page. J’ai aujourd’hui une grande exigence vis-à-vis des acteurs, et je ne suis pas sûr de pouvoir être à la hauteur de cette exigence !

 

L :  Vous évoluez actuellement dans deux villes. Paris d’un côté, Londres de l’autre. Les anglais affectionnent-ils plus le théâtre que nous ?

T.H. : Oui, sans hésitation. L’approche des Anglais comporte de grandes différences avec celle des Français. Artistiquement, l’Angleterre est extrêmement pointue. Même le vieux théâtre sera toujours regardé comme quelque chose de frais et de moderne. Ici, l’attitude est plus nonchalante. On aime bien s’enorgueillir de nos travaux passés. Et puis l’excellence du théâtre anglais exerce sur le monde une fascination incroyable. Les gens se déplacent pour venir assister à des représentations anglaises. Sans oublier qu’à notre époque, tout le monde parle anglais. Cela facilite forcément les choses. Les Anglais abordent le théâtre avec le corps plutôt qu’avec l’esprit. Je grossis le trait pour l’exemple, mais proposez une nouvelle méthode de jeu à un acteur anglais, il essaiera sans réfléchir et débattra par la suite. Proposez la même chose à un acteur français, il discutera d’abord, (et essaiera peut-être après) !

 

L : Un saut dans le passé… Shakespeare et Middleton face à Molière et Corneille. Quel théâtre admirez-vous le plus ?

T.H. : Shakespeare avait tout compris. Il fut tour à tour acteur, metteur en scène et directeur de compagnie. Il faisait vivre des personnes par le biais de son immense talent. Les grands classiques de ce dramaturge sont infinis. Il y aura toujours des choses à dire sur ce sujet. Avec lui, l’art théâtral a atteint son paroxysme. Sur une œuvre aussi vaste que la sienne, tout ne tient pas du génie évidemment. Mais je préfère le foisonnement plutôt que la précision, qui sera finalement moins généreuse.

 

L : Un saut dans le futur… Le cinéma passe à la 3D, les compositions musicales se transforment en algorithmes. Quel avenir pour le théâtre ?

T.H. : C’est compliqué. Mais le fait de venir dans une salle, de se retrouver devant une scène, avec des personnages qui vous racontent une histoire, c’est assez ancestral comme idée. Et je pense que ça ne bougera jamais. C’est ancré en nous. Vous savez ce qu’on dit ; le théâtre est un sport de vieux. Pourtant, ça fait des siècles que cela dure. Le théâtre propose énormément de choix, pour tous les âges, mais il y a tellement d’alternatives que ce n’est pas la première chose qui nous vient à l’esprit. Je pense qu’il ne changera jamais réellement. Avec toutes les nouvelles technologies qui envahissent notre quotidien, le fait de se retrouver physiquement dans une salle, avec des personnes qui se parlent, qui nous parlent, tout cela est d’une grande richesse. Je ne suis pas inquiet pour le théâtre. Plus on s’éloignera des rapports humains, plus on aura besoin de ce dernier.

Propos recueillis par Tristan Poirel

 

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