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Entretien avec Thierry Montoriol

Thierry Montoriol, navigateur, journaliste et écrivain, chef de la rubrique actualités et reporter pour la revue Bateaux, puis chroniqueur pour le Point et Le Parisien, est à cheval entre l’Ile aux Moines et partout ailleurs. En 2016, il écrit Le baiser de la tortue, (Gaïa Éditions) « Un roman d’aventures truculent doublé d’une saga familiale énergique, qui nous embarque de La Havane aux côtes bretonnes ». Entretien avec l’auteur.

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Lecthot : Vous vous êtes pendant longtemps consacré à l’écriture journalistique, comment êtes-vous passé à la fiction ?

Thierry Montoriol : Comme on tente de passer de la technique à l’art. L’écriture journalistique nécessite moins de talent que d’honnêteté, même si sa présence stimule la lecture. On apprend le journalisme comme on apprend la médecine ou la chirurgie. L’un des enseignements majeurs que j’ai reçu de mes professeurs de journalisme pourrait se réduire à une phrase : » on n’écrit pas pour soi mais pour le lecteur ». En résumé : on n‘écrit pas pour se faire plaisir. La fiction permet d’adoucir le joug de cette règle d’école si difficile à observer. Encore que je m’efforce d’en conserver le principe. La fiction permet aussi de s’affranchir d’un autre commandement de l’information qui exige que ce soit le fait qui prime sur le sentiment, la relation objective sur le commentaire. La fiction donne l’extraordinaire privilège de façonner personnages et histoires. Il y a quelque chose de divin dans ce pouvoir de créer êtres et sentiments. En quelque sorte passer de ce monde à l’autre, c’est s’évader d’une prison professionnelle.

L : Quel est l’effet de la navigation maritime sur votre style? Comment capturez-vous dans l’écriture cette passion ?

T.M. : La mer est une autre école. Elle aussi commande et les marins savent très bien qu’il est inutile, présomptueux et dangereux de vouloir la maitriser, encore plus de s’égarer à vouloir la dominer. Elle se montre dans la fluidité ou dans le tumulte, dans la douceur ou dans la brutalité. Cette mer là me donne le ton, compose comme je compose avec elle. J’aime à penser que mon style s’inspire plus qu’il ne capture cette passion de la navigation. Après tout, naviguer, c’est découvrir souvent, affronter parfois, souffrir de temps en temps, s’émerveiller et se surprendre pour le reste. Je voudrais que mon écriture suggère ces émotions puisées en mer. En résumé, je n’ai pas l’ambition de capturer, davantage celle de restituer, ou de transmettre, ce que j’ai eu le privilège de vivre.

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L : Votre évocation de la marine à voile de la fin du XVIIIe siècle dans Le baiser de la tortue est tout à fait prenante. Est-elle issue de nombreuses recherches ? Comment créez-vous cette impression de réalisme historique ?

T.M. : Autre règle issue du journalisme : ce qui est vécu sur le terrain est mieux transmissible que ce que racontent des témoins plus courageux que vous. Moins il y a d’intermédiaires et meilleur est le réalisme. Ce roman, je l’ai voulu comme du grand reportage débarrassé des contraintes de l’actualité avec l’arrogance divine de celui qui crée les personnages. J’ai eu la chance de naviguer sur des bateaux exactement semblables à ceux dont je décris les manœuvres. La Recouvrance, par exemple, reconstruite à l’identique dans les années 80 sur des plans de goélette à huniers armées comme mon Couguar dans le livre. J’ai vécu et participé à ces manœuvres, hissé des voiles lourdes comme des chevaux, viré au guindeau des ancres plus grosses que des socs de charrue, capelé des aussières du diamètre d’un bras. Le jour, la nuit, par bonne brise ou par calme plat. En compagnie de gens dont le vêtement et l’allure deviennent exactement semblables à ceux de mes héros. Comme souvent, c’est l’instrument qui fait l’artisan et son habit. Je vivais deux siècles en arrière. Je n’ai eu qu’à reproduire. Ce qui peut donner cette impression de réalisme. Naturellement, cela ne suffit pas et je me suis appuyé sur dix années de journalisme consacré à la navigation à voile, complétée de la lecture passionnée des grands maîtres du genre : Cecil Forester, Alexander Kent, Patrick O ‘Brian, ou encore Roger Vercel, Jacques Perret, Robert Margerit, pour n’en citer que quelques uns. Enfin, pour les besoins de cette histoire, j’ai du également faire des recherches sur la partie artillerie de cette époque, traités balistiques, manuels d’école des officiers artilleurs etc.

 

L : Vous combinez dans Le baiser de la tortue roman d’aventures et roman policier, quels sont les défis présentés par le caractère hybride de ce roman ?

T.M. : Ca… Disons que la difficulté est de donner la même origine à des événements séparés par le temps de plusieurs générations. Ce lien, ce nœud dans l’histoire, permet d’associer deux genres littéraires très différents et d’affronter cette autre difficulté qui est de situer l’intrigue sur deux décors distincts. Si j’y suis parvenu j’en suis heureux. J’ajoute, parce qu’on néglige souvent de souligner leur engagement, que sans le professionnalisme attentif de mon éditeur, Gaïa, en la personne d’Evelyne Lagrange, je n’aurais pas si facilement abouti à la bonne architecture du roman.

 

L : À quoi attribuez-vous le caractère si poétique et emportant des batailles navales en générale, et particulièrement de celles que vous décrivez ?

T.M. : Au mélange naturellement insoutenable entre la violence des combats de l’époque et la beauté des navires à voile. La grâce de ces derniers au milieu du vacarme des batailles, le mélange du hurlement des canons avec la musique soyeuse du vent, la coexistence du sang et de la mer peuvent contribuer à cette poésie épique. La guerre peut inspirer de somptueuses poésies. Voyez « Le dormeur du val », de Rimbaud, par exemple.

 

L : La présence des personnages féminins dans ce monde qu’on a tendance à penser comme très masculinisé, est surprenante. Comment avez-vous réussi à inclure des femmes dans votre histoire ? Est-ce difficile pour vous d’écrire ces personnages ?

T.M. : La nature des femmes en général et ce qu’on sait de celles de cette époque en particulier me fascine, m’intrigue ou m’effraie. Les femmes sont pour moi des êtres très mystérieux dont la nature peut être indifféremment sauvage ou docile, douce ou brutale, parfois étonnamment virile. Tout particulièrement en ce début du XIX e qui verra de nombreuses femmes brasser des projets qui ne surprennent que ceux qui pensent que l’audace et le courage sont des apanages masculins. Quant à l’absence des femmes dans la marine, elle n’était établie que dans la marine de guerre. Au commerce et dans le monde des corsaires, voire des pirates, elles n’y étaient aucunement proscrites. On se souvient d’Ann Bonny, il y en eut bien d’autres. Mais comme elles devaient souvent se déguiser en homme, l’histoire a parfois attribué leurs actions à leurs costumes… Ce fondement m’a autorisé à bouleverser un peu les idées reçues. Et puis, l’insolite de femmes ou d’enfants au commandement de plusieurs dizaines de brutes ou supposées telles, était une idée très réjouissante pour le romancier… A condition qu’il y ait des précédents incontestables. Du coup, il n’y a aucune difficulté pour moi à écrire ces personnages de femme. S’il y a une part de féminité en tout homme, j’ai subjugué la mienne en lui donnant les attributs du marin. Pas si déplaisant…

 

L : Ressentez-vous la mer comme une entité masculine ou féminine?

T.M. : Inévitablement féminine. La mer est aux marins ce que Déméter était à la terre dans la mythologie grecque. Je leur trouve des voisinages dans le caractère imprévisible, bienveillant ou capricieux, colérique ou généreux, fugitif ou dominateur, semblablement troublante parée ou nue, vulnérable ou impitoyable. Exactement comme la mer.

 

L : Lequel de vos nombreux voyages a le plus marqué votre écriture?

T.M. : Le pacifique. Tahiti où j’ai longtemps vécu et navigué d’île en ile. De Raïatéa à Huahiné, de Bora Bora aux Tuamutu en croisant les Marquises (et le chanteur Antoine, sans le savoir, avant que nous ne devenions des amis). Mais aussi l’archipel des Tongas, le grand lagon sud de Nlle Calédonie, les côtes antillaises jusqu’au Venezuela. Tous ont marqués de leurs empreintes ma façon de décrire sinon d’écrire. Mais c’est surtout Tahiti et son collier d’îles maquillées qui m’ont marquées, par leur histoire scarifiée dans le sang et une trompeuse félicitée, par la survivance de cultures parfois aussi féroces que débonnaires. J’aime assez les empoignades, la violence des contrastes, la méfiance des eaux qui dorment. Et le Pacifique est un dangereux adepte de la sieste volcanique… Je les ai trouvés dans ces écrins de paradis où l’enfer n’est jamais bien loin, barbouillées d’images mensongères mais envoutantes.

 

L : Quels sont vos projets à venir ? Comptez-vous explorer d’autres genres ?

T.M. : Je suis en cours d’écriture d’une histoire aussi peu connue que consciencieusement travestie. Celle d’un homme qui a fait du chocolat, entre 1910 et 1930, un produit populaire, loin des salons, des boudoirs et des palais. Une mixture à base de cacao, de farine de banane et de sucre dont il a été contraint de se nourrir pour ne pas manger des sauterelles farcies dans un village assiégé par les troupes du président mexicain Diaz mais défendu par les troupes conjointes de Pancho Villa et d’Emilio Zapata.

Cet homme, journaliste spécialiste d’art lyrique, ami personnel du grand Caruso, abandonnera sa carrière de journaliste pour devenir industriel. Ardent patriote, il connaitra les dangers du front de la Marne en livrant son produit aux tirailleurs affamés sous les obus et le gaz moutarde. Il rencontrera la fortune sans l’avoir désirée, deviendra le chouchou de la plus haute société, jusqu’au président de la République de l’époque qu’il recevra chez lui au Vésinet et affrontera la ruine quand l’impitoyable monde des affaires finira par le broyer. Avant de se calciner dans l’indifférence, il achèvera de se ruiner en retrouvant son métier de journaliste avec un grand hebdomadaire racheté à Daudet. Un des premiers, avec l’Aurore, à braver l’antisémitisme de la France de la Belle Epoque.

Ce sera aussi magnifique que pitoyable, aussi romanesque qu’héréditair. Là encore, du grand reportage avec révolutions à répétition, guerre d’indépendance en toile de fond, indiens nicaraguayens en embuscade, héroïsme en bandoulière, croisière de luxe avec les stars de la haute couture aux franges, chevaux de course non loin de cocottes amoureuses et crédulité en sautoir. Seul un dieu oublié, Quetzacoatl, lui rendra un dernier hommage, cruel, au père Lachaise. En forme d’anathème .Je suis le seul à avoir le droit d’écrire cette histoire.

Propos recueillis par Anais Ornelas

 

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