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Entretien avec Yan England

Le nouveau film de Yan England, 1’54, est sorti hier au cinéma. L’occasion pour les spectateurs de découvrir la terreur intérieure vécue par un souffre-douleur. 1’54, c’est le temps requis pour participer aux nationaux d’athlétisme, et ainsi espérer vaincre Jeff, le bourreau de Tim. Une course contre l’intimidation, dans laquelle le héros, interprété avec brio par Antoine Olivier Pilon, dépassera ses limites, sans se soucier de la souffrance physique, anesthésiée par le supplice psychique. Entretien avec Yan England.

Lecthot : Le film affiche une volonté de sensibilisation au thème du harcèlement. Aviez-vous le souhait de faire connaitre aux adultes cet univers particulier, propre à l’adolescence ?

Yan England : L’intention principale dans la réalisation de ce film, se résume en un mot : l’authenticité. J’ai une certaine proximité avec la jeunesse, et la réalité des choses ne pouvait être déformée. Le film devait être d’une vérité absolue. La musique, les fêtes, l’alcool, les cours pédagogiques, tout est calqué, tel quel. Le travail de recherche a été très méticuleux. Je souhaite, évidemment, que les parents qui visionneront le film comprennent l’univers dans lequel évoluent leurs enfants, mais aussi qu’ils se remémorent certains souvenirs, lorsqu’ils étaient eux-mêmes scolarisés.  Je désire que tout le monde se réfère à ce moment que l’on a vécu, ou que l’on vit. Il faut qu’il y ait une connexion, c’est fondamental.

L : Le monde évolue d’une manière fulgurante. La force de ce film ne réside-t-elle pas aussi dans la manière d’aborder et d’arborer les nouveaux outils mis à notre disposition, avec notamment les réseaux sociaux en ligne de mire ?

Y. E. : Tout à fait. Bon nombre de professeurs et de parents m’ont dit que le film leur avait donné accès à un univers dont ils ne soupçonnaient pas la puissance destructrice. Cette semaine, lors d’un débat suite à la projection, une enseignante a remis une péripétie du film en cause, invoquant le fait qu’une vidéo mise sur la toile pouvait être supprimée à tous moment. Elle n’avait pas conscience que désormais, sur internet, il n’est plus question de vidéo originelle. Il suffit d’un clic pour l’obtenir, et la partager. Aujourd’hui, supprimer définitivement des données est impossible.

 

L : Le film met en exergue un autre problème concernant les réseaux sociaux. Le répit est-il un luxe, que les victimes ne peuvent désormais plus s’offrir ?

Y. E. : Les réseaux sociaux sont magnifiques. Combinés aux Smartphones, les possibilités sont infinies. Les personnes sont branchées en continue, et je ne les blâmerai pas pour ça, bien au contraire. Malheureusement, cela a aussi un effet pervers. Il y a cinq ans, ce qui se passait à l’école, restait à l’école. En arrivant chez soit, l’élève avait une pause. Maintenant, l’intimidation le suit partout, bien au chaud dans sa poche. Cela permet aussi pour les bourreaux d’exercer leurs méfaits, sans que personne ne s’en rende compte. Les effets sont terribles pour la victime. Regardez Tim.

 

L : En dehors d’internet, les élèves passent le plus clair de leur temps à l’école. Pourtant, là encore, les enseignants semblent impuissants face au calvaire du héros. Comment expliquer cela ?   

Y. E. : C’est le propre du harcèlement. Il est difficile de le déceler, même pour le corps enseignant. Je vais étayer mon propos avec une anecdote assez ahurissante, qui s’est déroulée lors du tournage. Je souhaitais une immersion complète d’Antoine Olivier Pilon et Lou-Pascal Tremblay dans l’école. Amis dans la vraie vie, ils avaient interdiction de se fréquenter, ni même de s’appeler par leurs véritables noms. Les deux acteurs vivaient au rythme de ces 1.200 lycéens de l’école, qui, pour le coup, n’avaient aucune information sur le tournage, si ce n’est qu’un film était en préparation. Moins d’une semaine après le début, Lou-Pascal est monté instantanément en haut de la hiérarchie. Les lycéens lui tenaient la porte, le tapaient amicalement dans le dos, désiraient déjeuner avec lui. Il avait le respect de ses pairs. Croyez-le ou non, mais Antoine Olivier a commencé à se faire bousculer. On lui mettait la main dans les cheveux, des coups sur l’épaule. Pour rigoler, des élèves lui ont jeté des bouteilles d’eau. Vous savez le pire dans tout ça ? Ce que je viens de vous raconter, je l’ai appris pendant la tournée de promotion du film. Je ne m’en étais pas rendu compte sur le tournage, et bien que j’aie été tous les jours avec mes acteurs, je n’ai rien vu. Voilà la force du harcèlement.

L : C’est une anecdote marquante. En avez-vous d’autres, qui vous ont particulièrement touché ?

Y. E. : Une en particulière, oui. En pleine projection, deux adolescents viennent à ma rencontre, la gorge nouée, et les larmes aux yeux. Je les sens extrêmement fébriles. Ils m’expliquent être en seconde, et ils m’avouent avoir quelqu’un dans leur école de similaire à Tim. Ils se sont rendus compte, avec le film, qu’ils étaient devenus les harceleurs de ce garçon. C’étaient des « Jeff ». Leur acte n’avait rien d’anodin. Ils étaient en état de choc.

 

L : Concernant le harcèlement, pensez-vous que briser l’Omerta est l’unique solution viable pour y mettre un terme ?

Y. E. : Si un jeune refuse de parler, à l’image de Tim dans le film, alors il rentrera dans un cercle vicieux. Ça commence par un ébouriffage de cheveux, et ça finit par un croche-pied. Le harcèlement puise sa force dans le silence. Ce qui est ardu pour les parents, c’est que l’enfant va tendre une seule perche. Ensuite, il s’enfermera sur lui-même. Et encore, cela veut déjà dire que le problème est présent depuis bien longtemps. Je me rends compte que film permet d’ouvrir le dialogue à la fois entre les adolescents, et également entre eux et leur entourage. Brisons l’Omerta, c’est le maître-mot.

 

L : Comment reconnaître un élève qui pourrait être victime de harcèlement ? La différence joue-t-elle un rôle ?  

Y. E. : Selon moi, il n’y a pas de profil type. Tout le monde est sujet à l’intimidation. Un jeune en haut de la hiérarchie sociale de son lycée peut tomber de son piédestal, du jour au lendemain, et apercevoir une forme de harcèlement naître à son égard. Tout ne tient qu’à un fil. C’est une remarque encore plus vraie concernant l’univers des adolescents.

Propos recueillis par Tristan Poirel.

 

 

 

 

 

 

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