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Euro: la poésie du ballon rond

De l’image du supporter de football crasseux, macérant dans la bière comme le boeuf de Kobe, à celle du poète maudit déchu, tiraillé par son aspiration au sublime, on comprend pourquoi littérature et football forment un si joli oxymore. Mais la vérité, n’en déplaise aux puristes, existe par-delà ce manichéisme. Aussi, la démagogie universitaire aux œillères de soie aurait voulu qu’à la façon d’un Umberto Eco, George Orwell ou Pierre Desproges nous mettions tout notre entrain à critiquer ce sport. Eh bien non ! Lecthot enterre la hache de guerre et chausse ses crampons pour rejoindre le gazon et jouer au football avec des auteurs adeptes du gris-gris devant la cage !

Le Gardien de But

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(c) Henri Rousseau – The Football players

Parmi les auteurs reconnus ayant joué au football, citons Albert Camus. Le prix Nobel de littérature 1957 raconte dans son roman autobiographique et inachevé Le premier homme l’époque où il arrêtait les ballons adverses. Gardien de but au Racing Universitaire Algérois, Camus loue le football comme une école de la vie tout aussi enrichissante que le monde littéraire :

Vraiment le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités.

Peut-être faut-il désormais relire toute l’oeuvre de Camus à travers le prisme du football. Et si Sisyphe n’était pas en réalité un attaquant qui remontait inlassablement le terrain pour marquer un but dans la cage adverse et puis redescendre pour réitérer une remontée indéfinie. Et si L’étranger était un joueur qui au moment du pénalty, frappé par le soleil, perdait ses repères, ratait sa frappe et déréglait le cours de la partie. Beaucoup de questions à explorer dans des futures thèses ! Mais Camus n’est pas le seul ! Vladimir Nabokov, auteur du polémique et célèbre roman Lolita révèle dans son roman autobiographique Autres rivages son enfance idyllique et surtout ses parties de football à Cambridge en tant que gardien de football dont on retrouve un éloge poétique :

Parce que son rôle le tient à l’écart, solitaire, impassible, le gardien de but de première force se voit suivi dans la rue par des petits garçons transportés d’enthousiasme. Il rivalise avec le matador et l’as d’aviation en tant qu’objet d’adulation frémissante. Son chandail, sa casquette, ses genouillères, les gants qui dépassent de la poche à revolver de son short, le distinguent du reste de l’équipe. Il est l’aigle solitaire, l’homme de mystère, le défenseur ultime. 

Quand la littérature se met au service au football, c’est beau. Une petite larme perle au coin de l’oeil. Louis-Ferdinand Céline a lui aussi commenté le rôle du gardien de football, mais avec un ton plus sarcastique, argotique, nous ramenant à la soule moyenâgeuse qui voyait se jeter les joueurs comme des porcs dans la fange à se férir pour la balle :

J’avais la bonne place au football, je tenais les buts… Ça me permettait de réfléchir… J’aimais pas, moi, qu’on me dérange, je laissais passer presque tout… Au coup de sifflet, les morveux, ils s’élançaient dans la bagarre, ils labouraient toute la mouscaille à s’en retourner les arpions, à toute foulée dans la glaise, ils s’emplâtraient, ils se refermaient les deux châsses, la tronche, avec toute la fange du terrain…

in Mort à crédit.

Le gardien de but selon Céline ne trônerait-il pas sur les bords du rivage à contempler comme Épicure les joueurs sombrer dans une vaine tempête ? Le gardien ne serait-il pas comme le poète dans sa tour d’ivoire à contempler et guider son monde depuis les hauteurs ? Le gardien de but ne serait-il pas un cousin de Montaigne ? Vaste débat encore une fois.

L’Attaquant

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(c) Robert Delaunay

Ah, rien que d’y penser, nous avons des paillettes devant les yeux ! L’attaquant ! Le plus bel hommage qu’un homme ait pu offrir à cet Achille moderne que fut Henri de Montherlant dans Les Olympiques, épris de ballon rond et de beaux garçons :

Il court, il est talonné et il y a en lui quelque chose d’immobile
Ses yeux sont baissés sur le ballon comme sur la page de Virgile

Il a conquis le ballon et seul, sans se presser, il descend vers le but adverse.
Ô majesté légère, comme s’il courait dans l’ombre d’un dieu !…
Et ses pieds sont intelligents, et ses genoux sont intelligents.
Magnifique est la gravité dure de ce jeune visage… 

Comme vous le voyez, la poésie transcende une réalité prosaïque en puissance du sublime. Henri de Montherlant crée ici un pont entre football et littérature. Mythifiant l’attaquant, Henri de Montherlant permet à Zidane et Virgile de chanter et danser ensemble. À l’inverse du gardien, on voit bien que l’attaquant délivre la mêlée et s’apparente à ce Mercure aux pieds légers qui porte l’imminent message de la victoire au camp adverse. Celui-ci leur murmure alors tendrement dans le creux de l’oreille : Goooooooaaaaaaallllll !

Rainer Maria Rilke derrière sa poésie avoue lui-aussi son amour pour le ballon rond dans une ode que Guy Roux aurait du faire apprendre aux jeunes de son centre de formation :

Sans destin : lorsque tu t’élèves
À la fois libre et dirigé
Par l’envoi – ta courbe s’achève
Et pointe aux joueurs, yeux levés
Soudain le lieu d’un nouveau rêve
Pour l’atteindre, ils se font danseurs.

Le Supporteur

Mais que serait le football sans son spectateur ? Que serait de même un livre sans lecteur ? Si le football se joue, si un livre s’écrit, c’est que dans les deux cas la réception constitue le corolaire nécessaire de la création. Chaque match comme chaque livre procure une expérience sensible et intelligible, et donc de nombreuses émotions. Voici comment Marguerite Duras explique son sentiment lors d’un match de football :

Dans le football, je vois un angélisme. Je retrouve les gens, les hommes, dans le sens de l’humanité, dans une pureté que rien n’arrête et qui m’émeut énormément. Et je pense que c’est ça le principe de mon émotion quand je vois du football.

Plus qu’une beauté fugitive, le match de football s’enracine dans la conscience. Des instants immémoriaux comme ce Black, Blanc, Beur de 1998. Nous avions touché la grâce. Ainsi, le football plonge ses racines et devient comme l’explique à travers l’herbe mouillée selon George Hadlas une madeleine de Proust faisant renaitre une vie profondément enfouie en soi :

 Le football porte des réalités humaines qui dépassent le football.

Mais que porte le football ? Le souvenir d’un enfant jouant dans l’herbe.

Un pronostic pour la France ?

 Pour conclure, bien avant les sites de paris sportifs, Michel Audiard avait pronostiqué sur le parcours des bleus… En espérant que le dialoguiste des Tontons Flingueurs se soit trompé, on se risque sur le bizarre :

Il existe une prédilection masochiste des Français pour deux exercices dans lesquels ils se révèlent malchanceux : la guerre et le football.

Mathis Goddet

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