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Entretien avec Hervé Pierre

 

Avec sa dernière pièce Une vie, Pascal Rambert offre à la Comédie-Française une œuvre humaine qui rend hommage à la radio et à ses grandes voix. Un artiste vieillissant (Denis Podalydès) accorde une longue interview à un amateur d’art (Hervé Pierre). Mais l’entretien prend rapidement des allures de plongée dans un passé enfoui qui a déterminé l’artiste tout au long de sa vie. Dans le rôle de l’intervieweur, Hervé Pierre livre une performance pleine d’empathie et de retenue.

Lecthot : En jouant tous les soirs ou presque une pièce qui représente le cours d’une vie, votre perception du temps a-t-elle été modifiée ?

Hervé Pierre. : Quand je rentre sur le plateau, je sais que je suis parti pour un mouvement qui est celui de la vie. C’est un vrai plaisir d’être tous les soirs en scène et de constater les petits changements qui s’opèrent entre chaque représentation.

L : Pensez-vous qu’une vie puisse être résumée au théâtre ?

H. P : La pièce en est l’exemple. L’invité utilise l’intervieweur pour donner un visage à sa vie et faire un autoportrait, chose qu’il n’a jamais réussi en tant que peintre. Il essaie donc de constituer son autoportrait par un geste artistique, en passant par la parole, Il se donne à entendre aux auditeurs et les spectateurs voient une personne se constituer devant eux. Et l’on se rend compte que la vie de cet homme découle largement de son enfance, de sa découverte de l’amitié, de l’amour. C’est grâce à cela qu’en sortant les spectateurs pourront se dire : « j’ai rencontré cet homme ». Dans ce dispositif, j’ai un rôle d’éponge, je dois, être en empathie pour permettre la transmission des émotions au public. On peut trouver chez les artistes et les peintres matière à identification, il y a un contenu chargé en émotion que l’on ne retrouve pas dans l’art officiel. L’intervieweur essaie d’avoir des réponses à ses questions mais ce sont au final d’autres questions qui lui sont renvoyées car c’est justement le propre de l’artiste que de poser des questions.

L : Dans cette pièce, les différents rôles ont été taillés sur mesure pour les acteurs qui les interprètent. Y a-t-il des points communs entre les personnages que vous incarnez et celui que vous êtes dans la vie ?

H.P : L’idée même de la pièce vient de la relation qui existe entre Pascal Rambert et Denis Podalydès et du livre de Denis, Voix Off. Pascal Rambert avait le désir de rendre hommage aux voix et à la radio, l’idée de la pièce est venue comme ça. Pascal connaissait déjà certains comédiens Il savait pour qui il écrivait. En ce qui me concerne, le rôle que j’interprète ne correspond pas forcément avec la réalité de ce que je suis. Mon personnage, celui de l’intervieweur n’a pas d’histoire, on ne sait pas d’où il vient. En m’appelant pour ce rôle, Pascal savait que je pourrais faire une proposition humaine. C’est ce que permet le fait d’écrire pour des acteurs que l’on connaît, cela offre la possibilité d’incarner véritablement les personnages. J’ai apporté ce que je pouvais et il a fait le tri.

Dans cette pièce je suis aussi le premier spectateur. En étant l’intervieweur je fais le lien entre le spectateur et les personnages, en essayant de mettre en avant leurs œuvres ou leur intimité. Ce statut particulier m’a permis d’être de toutes les répétitions, de pouvoir assister à tout. J’ai pu découvrir tous les liens entre les différents personnages qui interviennent. On voit l’artiste faire revenir des personnes de sa vie, des scènes de son enfance notamment son amitié avec le fils du concierge ou son amour de jeunesse pour Iris, les rapports fusionnels ou conflictuels avec sa mère ou son frère.

Je me suis nourri de la complexité de ces relations et au fur et à mesure de la pièce, les questions que je pose (même si elles sont très courtes) me permettent de faire naître chez l’artiste sa vision de l’art et les éléments de sa vie personnelle. Je trouve fascinante la façon dont se met en place un lien de cause à effet entre la personne qu’on est et l’art qu’on produit.

L : En incarnant le personnage de l’intervieweur, vous avez aussi pu lui donner de la substance par vos trouvailles ?

H.P : C’est vrai que contrairement à mes camarades, mon personnage n’était pas encore constitué d’emblée. J’ai pu réellement le mettre en place par le biais du travail en répétition et ça a été pour moi une série de découvertes. L’écriture de Pascal est nourrie de beaucoup d’éléments, d’art contemporain, de culture en général, et en me plongeant dans le personnage cultivé qu’il met en scène, j’ai appris beaucoup de choses. Et puis il y avait aussi une vraie drôlerie dans la proposition de Pascal avec l’idée que mon personnage, l’intervieweur, essaie de mener une émission qui finit par lui échapper totalement.

L : Vous incarnez dans la pièce le personnage d’un animateur radio. En jouant ce rôle, avez-vous découvert un métier qui aurait pu vous plaire ?

H.P : J’ai une passion pour la radio parce que c’est un média qui donne le temps et qui n’est pas assujetti à l’image. Dans les radios de service public, il y a une qualité de temps et ce qui peut être merveilleux dans les échanges à la radio, ce sont les silences. A un moment, la parole s’arrête et il se passe quelque chose, on se sent plongé dans une zone terriblement intime avec l’invité.

Les grands intervieweurs sont ceux qui arrivent à avoir une qualité d’écoute, qui n’ont pas peur du silence et qui peuvent accepter que la discussion s’arrête, ce qui permet à la personne de s’épanouir. A la télévision, la parole ne s’arrête jamais et les personnes sont conscientes d’être regardées donc elles ne relâchent jamais le contrôle. C’est pourquoi j’écoute beaucoup la radio et regarde très peu la télé et certaines productions radio peuvent me transporter aussi loin que les meilleures séries télé. La radio rend philosophe, elle laisse le temps de s’interroger sur sa place dans le monde. Donc oui, j’aurais pu travailler à la radio et aimer ça.

L : Le fait d’avoir interprété l’intervieweur vous a t-il donné l’impression d’être en quelque sorte le chef d’orchestre de la pièce et des événements qu’elle déroule ?

H.P : En tout cas c’est ce que mon personnage croit au début, il pense qu’il va mener le cours des événements. Mais très vite la marionnette échappe au contrôle du fait des fantômes (métaphoriques ou réels) qui envahissent le studio. On sent bien que le présentateur est dépassé par la façon dont l’invité investit le studio par son passé et ses démons. On se dit finalement que cet invité qui a 90 ans a utilisé l’intervieweur pour faire une émission testamentaire, convoquer tous ses vieux démons et essayer de faire la paix avec lui-même.

Propos recueillis par Marine Rolland-Lebrun

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