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Entretien avec Marc Levy

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L’Horizon à l’Envers est le 17ème roman de Marc Levy, paru en février 2016. Le roman questionne l’éternité, envisagée avec l’espoir d’un transfert informatique de la conscience. Hope, Josh et Luck, trois étudiants en neuroscience, tentent le pari improbable de donner une seconde vie à Hope, atteinte d’une tumeur cérébrale, par la cryogénisation et la sauvegarde de sa conscience. 

Marc Levy nous a reçus chez lui, à New York, enfin … via Skype.


Interview SKYPE

Lecthot : Si selon La Bruyère, «tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », après 17 livres, a-t-on le sentiment d’avoir tout dit ?

Marc Levy : Oh non… Bien au contraire… Le métier d’écrivain offre cet avantage de ne pas être limité par le temps qui passe. L’écriture a été pour moi un remède à la pudeur, cela m’a permis d’écrire tout ce que je n’aurais pas été capable de dire à haute voix. Chaque année, c’est un combat qui est un peu mené contre cette pudeur. J’espère pouvoir en dire plus.

L : Qu’aimeriez-vous dire encore, ou dire autrement ? 

M.L. : Il y a énormément de sujets à propos desquels j’aimerais encore m’exprimer. J’ai essayé, au travers de mes 17 romans, de traiter de choses « sérieuses », avec dérision. J’ai abordé des thèmes qui me touchent, via la vie des personnages. Je prends plus de plaisir à partager des questions qu’à prétendre être détenteur d’une vérité universelle. Ayant l’esprit curieux et étant très amoureux de la vie, il y a énormément de choses que je souhaite explorer.

Par exemple, la situation tragique des migrants est une réalité qui me touche énormément, quotidiennement. J’y pense beaucoup et je cherche – peut-être qu’il me faudra des années pour cela – la façon d’en parler un jour, et de ré-humaniser tout cela, dans mon tout petit prisme. Il y a donc encore plein de sujets que j’ai envie d’approfondir, des sujets de société, de la vie, du quotidien…

L : Dans l’Horizon à l’envers, comme dans beaucoup de vos romans, la science-fiction sert une lutte acharnée contre la mort, considérée comme le néant. L’espoir d’une éternité n’existe-t-il pour vous que dans la vie terrestre avec le recours à la science ?

M.L. : Tout d’abord, il faut bien comprendre que ce n’est pas de la science-fiction : L’Horizon à l’envers présente des éléments que la médecine et la science pourront peut-être nous apporter un jour et nous apportent déjà à travers le prolongement de la vie et la meilleure compréhension de ce qu’est la conscience humaine.
La question identitaire est au cœur de chacun de mes romans, non pas qu’elle m’obsède, mais je la trouve passionnante : ce qui fait ce que nous sommes, la façon dont on perçoit la différence de l’autre avec peur ou au contraire appétit, l’envie de repousser les limites du possible, tout cela est au centre de mon travail.

Le rapport à la mort n’est pas au cœur de mes romans, il s’agit davantage de la séparation avec les gens que l’on aime que de la mort en elle-même. Comme chacun, je n’ai aucune idée de ce qu’il se passera après, la seule chose dont je suis certain est que lorsque les gens sont morts, on ne les voit plus et ils vous manquent cruellement, mais leur éternité ne réside en aucun cas dans leur gloire ou dans leur échec ; l’éternité d’un être humain réside dans le sentiment qu’on continue de lui porter. Quelqu’un meurt vraiment lorsque l’on cesse de penser à lui. L’Horizon à l’envers est plus un roman portant sur l’éternité du sentiment que sur l’éternité de la vie.

L : Se pourrait-il un jour que ce qui ressemble à un espoir d’éternité dans votre œuvre se glisse dans un de vos romans vers un au-delà plus spirituel que fictionnel ?

M.L. : Je ne sais pas, car je ne suis pas croyant, et je n’ai jamais versé dans l’ésotérisme. Tout dépend de ce que vous entendez par « l’au-delà ». Si l’expression de cet au-delà est très terrestre et humaine, telle qu’on la retrouve présentée dans le très joli roman de Mitch Albom, Les cinq personnes que j’ai rencontrées là-haut, alors oui, sûrement, mais sinon, non.

L : Si vous deviez choisir un unique trait d’union entre vos 17 livres, quel serait-il ? 

M.L. : Je crois que ce qui est commun à mes 17 livres est l’aspect  « character-driven », comme disent les Américains. Mes romans présentent des histoires tractées par les personnages ; ce sont les personnages qui font l’histoire, et non l’histoire qui fait les personnages. Mes personnages sont des gens ordinaires confrontés à des situations extraordinaires, qui vont les transformer et modifier leur point de vue, leur perception du monde, leur perception de l’autre, les ouvrir aux autres et à eux-mêmes.

Dans mon enfance, j’ai été marqué par une littérature et un cinéma où l’empathie qu’on avait pour les personnages vous donnait envie, envie d’être.
Par exemple, les personnages de Victor Hugo vous donnent envie d’être bons, ceux de Romain Gary, envie d’aimer. Je crois que c’est ça qui me motive dans mon travail d’écriture, cette envie de partager avec les lecteurs « une envie de ». Envie d’être soi, envie d’aimer les autres, envie d’avancer dans la vie, envie d’aimer tout court ; je pense que c’est le trait d’union de mes romans.

L : Le rythme de votre style, souvent qualifié de « page turning » est haletant. Sauriez-vous expliquer d’où vient ce tempo, cette urgence ?

M.L. : Il me semble que c’est lié à la pudeur évoquée plus haut. Je suis presque gêné à l’idée que quelqu’un prenne de son temps pour me lire. A chaque fois que je reçois un courrier de lecteur, je me sens profondément reconnaissant à l’égard de cette personne de m’avoir offert ce que nous avons de plus précieux au monde : le temps. Mes premiers romans avaient le défaut de présenter trop de détails, défaut que j’ai corrigé avec le temps, parce que ce qui me motive par-dessus tout est de raconter l’histoire. L’idée de faire perdre du temps à un lecteur, par pudeur ou timidité, me dérange.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, je n’ai jamais eu envie de faire des « page turners », d’abord parce que ça ne veut rien dire. Tellement de banalités sont dites sur les livres, comme par exemple « best-seller » : on ne se réveille pas un matin en se disant « je vais écrire un best seller », c’est une décision qui n’appartient qu’au lectorat, pas à l’auteur. Si un livre a la chance de rencontrer son public, premièrement c’est un miracle et deuxièmement c’est un immense bonheur pour l’auteur. Il faut une grande prétention pour imaginer que l’on va écrire un best-seller. De même, cette notion de « page turner » ne signifie rien, comme si on calibrait les livres pour que le lecteur tourne les pages. Si une telle recette existait, tous les livres seraient des best-sellers. En ce qui me concerne, je n’ai jamais eu envie d’écrire des « page turners », mais j’ai toujours eu une vraie pudeur à l’idée de faire perdre du temps au lecteur.

L : Auriez-vous le souhait de vous illustrer un jour dans un style plus lent, sans aller bien sûr jusqu’à la plus lente des littératures russes ?

M.L. : Je l’ai fait avec trois romans, Le voleur d’ombres, Les enfants de la liberté et en quelque sorte aussi avec Une autre idée du bonheur, où j’ai poussé le bonheur de l’écriture dans le rapport évoqué plus haut, de l’histoire qui naît de la vie des personnages et non pas des personnages qui subissent l’histoire. J’ai pris beaucoup de plaisir à l’écriture, tout en restant modéré dans la longueur du texte.
Un écrivain doit écrire dans son siècle, on ne peut pas écrire au XXIe siècle comme on écrivait au XIXe : nos habitudes de lecture ont radicalement changé, et l’écrivain doit s’y adapter.

L : Avez-vous des ambitions de lectures non réalisées ? 

M.L. : Si un jour j’ai vraiment le temps, je relirai l’œuvre de Victor Hugo. J’aimerais la relire quand j’aurai par exemple 70 ans, pour voir si la lecture de cette œuvre, qui a marqué ma jeunesse, se fait sous un prisme différent quand une partie de la vie a passé. Je relis souvent Romain Gary, notamment Clair de femme, pour voir si le roman me touche différemment. Il m’arrive parfois de me dire « si le roman me touche moins, c’est que j’ai pris un coup de vieux ».

L : En tant qu’auteur, est-ce que vous pensez que l’on peut aider la jeune génération d’auteurs en leur mettant le pied à l’étrier face aux éditeurs, tel que le fait Lecthot ? 

M.L. : Bien évidemment. La publication d’un livre relève de la conjonction de deux choses, la première étant la qualité du manuscrit, et la deuxième la chance, c’est-à-dire la chance qu’un manuscrit de qualité arrive au bon moment dans les mains d’un éditeur. Je dis « au bon moment » car il ne faut pas oublier qu’un comité de lecture est constitué d’êtres humains. Le même manuscrit qui tombe dans les mains d’un éditeur le jour où sa femme l’a quitté ne va pas être lu de la même façon que le jour où l’éditeur a revu son meilleur ami ! Il y a un facteur humain déterminant dans l’appréciation d’un manuscrit.

Pour qu’un manuscrit soit publié, il faut qu’il soit au minimum bien écrit et que l’histoire vaille la peine d’être racontée.
En ce qui me concerne, avant de rendre mon manuscrit à un éditeur, même au bout de 17 romans, je me pose une question essentielle qui est « à quoi sert cette histoire, que raconte-t-elle et pourquoi doit-elle être lue ? ». Cela rejoint à nouveau la notion de pudeur évoquée plus haut : cette histoire est-elle suffisamment intéressante pour que j’ose demander à un éditeur, quel qu’il soit, de prendre une, deux ou trois heures de sa vie pour la lire ?

Je reçois beaucoup de courriers d’auteurs qui me demandent des conseils, et je ne peux que leur répondre que je ne suis qu’un auteur, pas un éditeur, et mon avis ne peut être que l’avis d’un lecteur parmi d’autres, je n’ai pas un avis professionnel.

L’idée que le comité de lecture s’ouvre au grand public et que les lecteurs décident ensemble de découvrir des auteurs est quelque chose de formidable qui bénéficiera aux éditeurs. C’est très joyeux que cela soit une initiative de lecteurs qui vont partager leurs coups de cœur et permettre à la littérature de s’enrichir d’une plus grande diversité. J’ai souvent entendu des gens se plaindre de l’excès de livres qui sont publiés en France, mais je dirais plutôt qu’il faut se plaindre lorsqu’il n’y a pas suffisamment de livres, indice que la pensée et l’ouverture d’esprit sont étroites. Je trouve donc que c’est une très belle initiative !

Propos recueillis par Victoire de Piédoue d’Héritôt

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