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Kazuo Ishiguro, le peintre de la mémoire

« Un romancier désormais incontournable », Kazuo Ishiguro, lauréat du Booker Prize et du Whitbread Award, élu Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 1998, a su conquérir sa place dans la littérature contemporaine. Cet auteur, passé maître dans les romans à la première personne, a bâti chacun de ses récits autour du thème de la mémoire, une mémoire qui engendre regret et nostalgie.

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Une œuvre littéraire diversifiée

Depuis la publication en 1982 de son premier roman Lumière pâle sur les collines (de son titre original A Pale View of the Hills), histoire d’une veuve consumée par la culpabilité après le suicide de sa fille, le romancier japonais, naturalisé britannique, amasse les prix littéraires. Mais c’est son deuxième roman, Un artiste du monde flottant (An Artist of the Floating World), mettant en scène un ancien vétéran japonais hanté pas ses actions durant la deuxième guerre mondiale, qui l’élève sur le piédestal de la littérature en Angleterre.

Sa troisième oeuvre, Les vestiges du jour (The Remains of the Day), publié en 1989, achèvera de le faire connaître sur la scène littéraire internationale. Ce roman narrant les souvenirs d’un majordome anglais vieillissant, a également été adapté au cinéma, et lui a valu la récompense du Booker Prize. Puis viennent L’inconsolé (The Unconsoled) en 1995, à l’atmosphère kafkaesque, Quand nous étions orphelins (When We Were Orphans) en 2000, se rapprochant de façon originale et subtile du roman policier, et son célèbre Auprès de moi toujours (Never Let Me Go) en 2005, que Ishiguro décrit, de façon mi-sérieuse et mi-malicieuse, comme son roman le plus joyeux, une description qui fera sourire ceux qui ont lu le roman. Celui-ci, différent par ses accents de science-fiction, mais aussi parce qu’il met en scène des personnages qui ne regrettent que leur condition, et non comme dans ses livres précédents, leurs actions (ou souvent leur inaction) est devenu aujourd’hui son roman le plus célèbre. Kazuo Ishiguro est également l’auteur d’un recueil de nouvelles, Nocturnes, publié en 2010, centré autour du thème de la musique, un clin d’œil à sa vocation manquée de musicien de jazz.

Paru en mars 2015, son dernier ouvrage, Le géant enfoui, se déroulant autour de l’an 500 dans l’Angleterre arthurienne, est considéré comme le roman le plus original et audacieux de l’auteur.                                                                                       

Une influence japonaise ?

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Kazuo Ishiguro est né le 8 mai 1954 à Nagasaki, ville qui, comme dans un retour symbolique à ses propres racines, devient le théâtre de son premier roman, Lumière pâle sur les collines.

Mais le Japon, qu’il quitte à l’âge de cinq ans, n’est plus qu’une image floue, bien que riche en couleurs, que seule son imagination peut se remémorer. Pour l’auteur qui a vécu et effectué son éducation en Angleterre, le Japon n’est qu’un souvenir lointain, qui le fascine justement par son étrangeté. Si l’auteur choisi ce pays qu’il connaît à peine et qu’il n’a pas revu de toute sa jeunesse, comme cadre pour ses deux premiers romans, c’est que les années passées et l’oubli venu avec le temps ont transformé sa vision du Japon en un pays merveilleux et quasi-fictif, cadre idéal pour y faire couler son imagination et y projeter ses histoires. Mais c’est uniquement de cette façon que son pays natal l’a influencé. Eduqué dans de bonnes écoles en Angleterre et ayant étudié l’anglais et la philosophie à l’université de Kent, puis suivi des cours d’écriture créative à l’université d’East Anglia, c’est entouré de littérature anglophone que l’auteur grandit. Ses idoles littéraires sont les auteurs victoriens Dickens, Georges Elliot, et les sœurs Brontë, ainsi que Dostoïevski du côté russe. Egalement fortement influencé par la culture américaine, il part après ses années de lycée aux Etats-Unis, où, en véritable hippie, il voyage le long de la côte ouest, sa guitare sur le dos, avec un crédit de un dollar par jour.

A la maison, il parle en japonais avec ses parents, mais il affirme aujourd’hui qu’il le parle « très mal ». Sa langue d’adoption et d’éducation, l’anglais, il la maîtrise parfaitement. Cette langue seconde, il est capable de la modeler en un style puissant, de la façonner à l’image du narrateur, comme par exemple dans Les vestiges du jour, narré dans le ton dignifié et froid du sévère majordome Stevens, le narrateur et le personnage principal.

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Des cadres symboliques pour des romans à l’essence universelle

Il y a un an, Kazuo Ishiguro publie son dernier livre en date, Le géant enfoui, un roman se déroulant dans l’Angleterre celtique sous le règne du roi Arthur. Un récit dans lequel, de façon inédite, il insère magie et créatures mythiques. Un roman fantastique ? Difficile à dire. Malgré ses détracteurs qui l’accusent de mépriser le genre, Ishiguro refuse toujours de le classer comme tel, car pour lui, le fantastique, tout comme la science-fiction dans Auprès de moi toujours, n’est qu’un simple outil, essentiel certes à la puissance de l’oeuvre, mais qui, de même que le lieu, le contexte et le statut de ses personnages, a avant tout une valeur symbolique.

Car, ce que Ishiguro souhaite écrire, c’est une littérature « universelle ». Ce qui intéresse l’écrivain avant tout, c’est l’essence de notre nature humaine.

Ainsi, dans Les vestiges du jour, la profession de majordome du personnage principal est une métaphore. Car c’est une profession typiquement anglaise que l’on associe avec une grande froideur émotionnelle et une grande dignité, inhérente à tous, qui rend difficile toute sorte d’implication, autant d’un point de vue social et politique qu’émotionnel, et nous fait choisir la solution moins risquée de demeurer simple spectateur de la vie, à notre futur regret.

Kazuo Ishiguro ne tombe cependant pas dans le piège de la caricature. Au contraire, ses personnages sont d’une grande complexité. Grâce à la narration subjective à la première personne, le lecteur est amené à sympathiser d’emblée avec ces personnages imparfaits dont les défauts et les erreurs lui sont révélés par le personnage lui-même au fil du texte, de façon subtile et implicite. 

Ishiguro et le fantôme de la mémoire

Citant Marcel Proust comme influence, Ishiguro affectionne particulièrement le thème de la mémoire. La mémoire, empreinte de regret, de nostalgie et de tristesse, devient elle-même comme un personnage, une allégorie fertile qui donne son essence à l’œuvre de l’auteur. En effet, l’écrivain nous montre que c’est la mémoire, nos souvenirs, et la manière dont nous les percevons, qui révèle le mieux notre identité, notre personnalité. Ainsi, dans chacun de ses romans, le narrateur, très proustien, est rattrapé par ses souvenirs. Souvenirs qui le hantent, souvenirs déformés ou qui déforment sa vision du présent, souvenirs obsédants, souvenirs oubliés… tous sont des piliers qui rendent chacun de ses personnages immensément humains et complexes.

Avec son dernier ouvrage, Le géant enfoui, Ishiguro va plus loin. Cette fois-ci ce n’est plus un narrateur interne, hanté par ses souvenirs personnels, qui nous parle, car à présent, c’est le thème de la mémoire collective qui intéresse l’auteur, et son impact sur les sociétés et les individus. Y a –t-il des souvenirs qu’il vaut mieux oublier ? Enfouir son passé, est-ce mentir, à soi-même et aux autres ? Ce sont là des questions qu’Ishiguro tente d’illustrer au sein de ce roman ensorcelant dans lequel toute une société a perdu la mémoire. Encore une fois, Ishiguro prouve qu’il est le maître dans la recherche du temps perdu.

Ashley Cooper

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