Fil d'actus
Accueil > Non classé > Henri Miller & Anais Nin : la correspondance du dimanche

Henri Miller & Anais Nin : la correspondance du dimanche

C’était il y a 84 ans. Eté 1932. Anais et Henri, jeunes amants, passent pour la première fois quelques jours ensemble à Louveciennes, dans l’intimité. 

anais-nin-henri-miller

Lettre d’Anais à Henri,

6 août 1932

Oh ! Henry,

Ta lettre de ce matin m’a tellement remuée. Quand on me l’a donnée, je me suis sentie submergée par tous mes sentiments artificiellement refoulés. Le simple contact de la lettre me provoquait la même émotion que si tu m’avais prise tout entière dans tes bras. Tu devines alors ce que j’ai éprouvé en lisant. Tu as trouvé tous les mots qu’il fallait pour me toucher et me conquérir et j’étais mouillée, et tellement impatiente que je vais tout faire pour gagner un jour. Ce billet que je joins — écrit hier soir deux heures après avoir posté ma lettre — t’aidera à comprendre ce qui se passe.

De toute façon, tu as dû recevoir le télégramme à peu près en même temps. Je t’appartiens. Nous allons vivre une semaine comme nous n’en avons jamais rêvé. « Le thermomètre va exploser. » Je veux sentir encore le martèlement violent au fond de moi, sentir le sang brûlant courir plus vite dans les veines, sentir le rythme lent, caressant, et puis soudain les coups violents, sentir l’excitation pendant les arrêts, quand j’entends les bruits de gouttes d’eau… et te sentir palpiter dans ma bouche, Henry. Oh ! Henry, je ne supporte pas de t’écrire — je te veux, comme une folle. Je veux écarter tout grand les jambes, je fonds, je tremble. Je veux faire des choses tellement folles avec toi que je ne trouve pas les mots pour en parler.

Hugh m’appelle. Je répondrai au reste de ta lettre ce soir.

Anaïs.

Lettre de Henri à Anais,

14 août 1932

Anaïs,

Ne compte plus me trouver sain d’esprit. Finissons-en avec la raison. Ce fut un mariage à Louveciennes, tu ne peux le nier. Je suis reparti avec des morceaux de toi collés sur ma peau ; je marche, je nage dans un océan de sang, de ton sang d’Andalouse, distillé et venimeux. Tout ce que je fais, ce que je dis, ce que je pense tourne autour de ce mariage. Je t’ai vue en maîtresse de maison, une Mauresque au visage épais, une négresse au corps blanc, des yeux sur tout le corps – femme, femme, femme. Je ne vois pas comment je pourrais continuer à vivre loin de toi – ces séparations sont désormais la mort. Qu’as-tu éprouvé lorsque Hugo est rentré ? Etais-je encore là ? Je ne peux pas t’imaginer te comportant avec lui comme tu l’as fait avec moi. Les jambes serrées. Fragilité. Doux consentement du traître. Docilité d’oiseau. Avec moi tu es devenue femme. J’en fus presque terrifié. Tu n’as pas trente ans – tu as mille ans.

Me voici de retour et la passion couve toujours, fumante comme du vin chaud. Non plus la passion de la chair, mais une faim de toi, une faim dévorante. Dans les journaux, je lis les articles sur les meurtres et les suicides et je les comprends parfaitement. Je me sens meurtrier, suicidaire. J’ai comme l’impression que c’est une honte de ne rien faire, de se contenter de passer le temps, de le prendre avec philosophie, d’être raisonnable. Où est le temps où les hommes se battaient, tuaient, mouraient pour un gant, pour un regard, etc. ? (Quelqu’un est en train de jouer cet air affreux de Madame Butterfly  – « Un jour il viendra » !)

Je t’entends encore chanter dans la cuisine – de ta voix légère, comme celle des Noirs, tu chantes une sorte de litanie cubaine monotone et sans harmonie. Je sais que tu es heureuse dans la cuisine et que le plat que tu prépares est le meilleur que nous ayons mangé ensemble. Je sais que tu t’es souvent brûlée la peau sans jamais te plaindre. J’éprouve la plus grande joie et la plus grande paix à être assis dans la salle à manger, tandis que tu t’agites autour de moi, dans ta robe digne de la déesse Indra, constellée de mille yeux.

Anaïs, je croyais t’aimer, avant ; ce n’était rien à côté de la certitude que j’en ai aujourd’hui. Etait-ce si merveilleux parce que c’était court et volé à la vie ? Nous jouions-nous la comédie l’un à l’autre, l’un pour l’autre ? Etais-je moins « moi », ou davantage « moi » ? Etais-tu moins ou plus « toi » ? Est-ce folie que de croire que ça pourrait continuer ? Quand et où commencerait la grisaille ? Je t’étudie tellement, afin de découvrir d’éventuels défauts, des points faibles, des zones dangereuses. Je n’en trouve pas – pas les moindres. Cela veut dire que je suis amoureux, aveugle, aveugle, aveugle. Etre aveugle à jamais. […]

Je sais que maintenant tu as les yeux grands ouverts. Il y a des choses auxquelles tu ne croiras jamais plus, des gestes que tu ne referas plus, des chagrins, des doutes que tu ne connaîtras plus. Blanche ferveur presque criminelle dans ta tendresse et dans ta cruauté. Pas de remords ni de vengeance, pas de chagrin ni de culpabilité. Seulement vivre, sans rien pour te sauvegarder de l’abîme si ce n’est un fol espoir, une joie à laquelle tu as goûté et que tu peux retrouver à volonté. […]

La vie et la littérature mêlées, l’amour comme dynamo, toi avec ton âme de caméléon, m’offrant mille sortes d’amour, toujours là, solide, quelle que soit la tempête que nous traversons, nous sentant partout chez nous. Poursuivant, chaque matin, la tâche là où nous l’avions laissée. Résurrection sur résurrection. Toi, prenant de plus en plus d’assurance et menant la vie riche que tu désires ; et plus tu prends de l’assurance, plus que tu me veux, plus tu as besoin de moi. Ta voix devient plus rauque, plus profonde, tes yeux plus noirs, ton sang plus épais, ton corps plus plein. Une servilité voluptueuse, une nécessité tyrannique. Plus cruelle que jamais – consciemment, délibérément cruelle. Le plaisir sans fin de l’expérience.

H. V. M.

Commentaires :







Restons en contact !

Restons en contact !

Retrouvez le meilleur des dernières actualités, articles et interviews directement dans votre boîte mail ! 

Merci de votre inscription !