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La littérature afro-américaine, simple revendication d’une identité ?

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Elle a connu un véritable éveil grâce à Martin Luther King et à son combat pour les droits civiques il y a plus de 50 ans : la littérature afro-américaine a été intégrée dans la culture outre-Atlantique et participe de ce multiculturalisme qu’on connaît au pays de l’Oncle Sam. Néanmoins, elle est encore soumise à de nombreux préjugés. Zoom sur une littérature qui se veut engagée, mais pas seulement.

Le combat de Martin Luther King pour l’émancipation des Noirs aux Etats-Unis et la reconnaissance de leur statut de citoyens a permis à une littérature engagée de voir le jour dans ce pays où la ségrégation a laissé des traces : la littérature afro-américaine. L’une de ses grandes caractéristiques est d’être écrite par des écrivains noirs qui mettent en scène des personnages afro-américains eux aussi. Le but est de mettre en avant la réalité quotidienne de cette communauté, dans toute la cruauté de son injustice, sans filtre ni édulcorant. C’est une littérature qui vise à faire entendre une voix trop longtemps étouffée.

Si ce genre littéraire a émergé, c’est en grande partie pour donner une autre perspective de la réalité socio-historique du pays en proposant une alternative à l’Amérique racontée par les Blancs. L’Amérique à tous les Américains, en somme. Très vite se sont développés différents sous-genres. Ainsi, en fonction de ses origines, chacun peut s’exprimer et apporter son propre folklore, venant ainsi enrichir la culture du pays. Lire cette littérature permet à chacun d’ouvrir son esprit et d’en apprendre plus sur les valeurs et l’expérience de ces communautés. On y retrouve l’héritage culturel afro-américain constitué des contes traditionnels, du blues, du sermon et du gospel. Le blues occupe une place centrale dans les poèmes notamment, car son rythme lent, caractéristique d’une lamentation, permet de scander le texte, en même temps que les paroles des grands chanteurs inspirent : Freddie King, Charles Brown, ou encore Billie Holiday.

Les grands noms de la littérature afro-américaine

Les grandes figures de cette littérature sont Toni Morrison, Alice Walker, Percival Everett et Colson Wideman entre autres. Toni Morrison a obtenu deux très hautes distinctions littéraires : tout d’abord le Prix Pulitzer en 1988 pour son roman Beloved puis le Prix Nobel de littérature en 1993, ce qui fait d’elle le seul auteur afro-américain à avoir obtenu cette récompense à ce jour. Son style est empreint d’une lucidité amère sur la condition d’une communauté dans un pays où elle doit encore bien souvent trouver sa place. Il est l’expression d’une réflexion tranchante non seulement sur les conséquences d’une couleur de peau sur de nombreuses vies, mais aussi sur la place qu’occupent les femmes dans cette communauté et plus généralement dans ce pays.

Une stigmatisation persistante

Cependant, cette littérature fait encore l’objet de nombreux préjugés de la part à la fois des Afro-américains et des Américains blancs. Ces derniers ont cantonné ce genre littéraire à une catégorie bien spécifique intitulée « black fiction », qui remplit les étagères d’un rayon éponyme dans les librairies. Les attentes des éditeurs et des libraires américains envers les auteurs noirs est simple : qu’ils mettent en scène des personnages caractéristiques de leur communauté, de vrais stéréotypes, car c’est ce qui fait vendre, ce qui nous amène au rôle que les Afro-américains eux-mêmes tiennent dans cette stigmatisation du genre. Les jeunes filles sont les plus grandes consommatrices de ces livres qui appartiennent souvent au polar ou à la littérature érotique. Les personnages principaux tels qu’on les attend ont toujours des problèmes avec la justice, comme en témoignent les nombreux titres à sensation et particulièrement réducteurs tels Forever a Hustler’s Wife (À jamais la femme d’un arnaqueur) de Nikki Turner ou A Hustler’s Son (Fils d’arnaqueur) de T. Styles. Ces auteurs appartiennent donc au genre populaire de « black fiction », qui dépeint de manière crue crimes, vie de gangs et sexe, et veut les rendre caractéristiques de cette communauté, s’éloignant ainsi de la visée politique et revendicatrice que cette littérature pouvait avoir à ses débuts. Ces romans font très souvent des ventes élevées et garantissent un bon apport économique à leurs auteurs. En 2000, les Afro-américains avaient dépensé 356 millions de dollars (330 millions d’euros) en livres.

Ainsi, et alors que ce genre littéraire était apparu pour essayer de briser les carcans et les préjugés, il en est réduit à les nourrir, à cause de ce nouveau sous-genre qui ne fait que justifier l’image négative que certains Américains blancs ont des Noirs-américains et qui joue sur le misérabilisme. Du côté des grands écrivains du genre, cela agace fortement. Bien plus : ils sont révoltés d’être relégués à une simple question de race et de devoir remplir les attentes stéréotypées des éditeurs, journalistes, libraires et lecteurs. Car un écrivain noir est avant tout un écrivain. Si la question de la couleur de peau est abordée, elle l’est aussi sur fond de nombreuses autres problématiques qui concernent tout citoyen et tout homme. Leurs inspirations littéraires ne sont d’ailleurs pas forcément tournées simplement vers des racines africaines. Ainsi, Eddy L. Harris, auteur de Jupiter et moi s’inspire-t-il de John Steinbeck et Truman Capote et Toni Morrison de Tolstoï ou de Jane Austen entre autres.

Ce nouveau sous-genre de la littérature afro-américaine est donc un filon que beaucoup d’éditeurs et d’auteurs n’hésitent pas à exploiter, parce qu’il rapporte. Néanmoins, ce succès montre que la ségrégation a encore cours dans ce pays où les auteurs noirs souhaiteraient figurer sur les mêmes étagères que leurs homologues blancs mais qui, si c’était effectivement le cas, connaîtraient certainement une baisse de succès, leur marque de fabrique tenant à ce label de « black fiction ». Le pays est encore loin de la diversité dans la littérature, quand on sait qu’une jeune fille de 11 ans nommée Marley Dias, agacée de ne lire à l’école que des histoires de « garçons blancs et de chiens », a lancé depuis fin 2015 un projet intitulé #1000blackgirlbooks pour dénoncer le manque de diversité dans la littérature et réunir 1000 livres ayant pour héroïne une Noire. Elle souhaite, comme beaucoup d’autres filles de son âge, pouvoir se retrouver dans les héros des livres qu’elle lit. Cette histoire relance le débat sur la place des Noirs dans la société américaine. À la fois revendicateurs d’une identité propre, parfois stéréotypée, et désireux d’être vus comme n’importe quel citoyen blanc lambda, ils nous prouvent que le multiculturalisme américain ne s’est pas encore défait de son histoire esclavagiste et raciste et que la littérature, simultanément arme et bouclier, doit être maniée avec précaution.

Michelle Mbanzoulou

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