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La littérature permet-elle de tout dire ?

baudelaire

« Tout bon livre est un attentat. » C’est ce qu’écrit Marcel Jouhandeau dans son Essai sur moi-même en 1947. Il est vrai que les plus grandes œuvres de la littérature sont celles qui poussent le lecteur à la réflexion, celles qui bouleversent la société car elles remettent en question ses principes fondamentaux. Mais la littérature permet-elle de tout dire ?

L’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme est clair quant à la valeur que présente la liberté d’expression pour les hommes : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. » La littérature semble être le plus grand exemple qui puisse illustrer le pouvoir de la liberté d’expression, car les grandes œuvres littéraires sont écrites pour faire réfléchir les lecteurs, marquer un temps et une époque, voire même une société. La littérature traite de sujets indémodables et intemporels car elle parle des hommes. Pour qu’une société puisse progresser, il faut aussi qu’elle se remette en question, et l’écrivain est le mieux placé pour déclencher cette réflexion : il est celui qui a le recul suffisant sur le monde pour le mettre en scène dans ses écrits, traduire par des mots une réalité, ouvrir, à coups de plume bien placés, des perspectives nouvelles vers un monde meilleur.

Les victimes de la censure

Pourtant, cette liberté est parfois retirée à l’écrivain, souvent pour servir un régime qui se sent menacé par la liberté d’expression et les bouleversements que de simples mots sont capables de provoquer dans les esprits de milliers d’individus. Ainsi, et même dans le pays attaché aux droits de l’homme qu’est la France, de grands auteurs ont connu la censure, ont été bridés dans leur art, freinés dans leur élan politique. Il serait très long et impossible de donner une liste exhaustive, tant les livres ayant fait l’objet d’une censure totale ou partielle sont nombreux. Il conviendra de n’en citer que quelques-uns, comme Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, recueil pour lequel l’auteur a subi un procès en 1857 après que le journaliste Gustave Bourdin en a fait une critique acerbe dans un article publié par Le Figarole 5 juillet de la même année. Baudelaire passe en justice pour « offense à la morale religieuse » et « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » et finit par écoper d’une amende. Son œuvre n’en ressort pas indemne, puisqu’elle se voit délestée de six poèmes, interdits par le procureur général Ernest Pinard.

La censure n’épargne pas non plus L’Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, rédigée par Diderot et d’Alembert, symbole du siècle des Lumières, œuvre considérable condensant travail philosophique, scientifique et technique. Les deux premiers volumes, philosophiques, sont interdits d’impression par arrêté du conseil du roi Louis XV en 1752. En effet, les Jésuites les trouvent particulièrement subversifs, « athées et matérialistes ». Un autre exemple est celui de Madame Bovary, qui a failli être lui aussi interdit en France. Quand, en 1856, Flaubert publie son œuvre, sur laquelle il a travaillé pendant cinq ans, sous la forme d’un feuilleton dans La Revue de Paris, il subit des accusations d’« outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » et doit en répondre devant la sixième chambre correctionnelle début 1857. Malgré les accusations d’Ernest Pinard, Flaubert finit par être acquitté grâce au brillant plaidoyer de son avocat. Mais la censure ne s’arrête pas aux œuvres des XVIIIe et XIXe siècles, puisqu’elle a également lourdement sévi pendant la Grande Guerre, ainsi que pendant la Seconde Guerre mondiale.

La censure existe-t-elle encore ?

De nos jours, la censure a encore cours dans de nombreuses parties du monde. Depuis fin janvier 2016, l’écrivaine indienne Arundhati Roy, dont l’œuvre engagée a déjà reçu plusieurs prix, notamment le Prix Booker en 1997 pour Le Dieu des Petits Riens, fait l’objet de poursuites judiciaires dans son pays pour « outrage à magistrat », ce qui pourrait la conduire derrière les barreaux. Un texte l’accuserait de participer à une conspiration mise en place par des missionnaires chrétiens pour faire tomber l’Inde. Elle est inquiétée à cause d’un article qu’elle a fait paraître en mai 2015, dans lequel elle dénonçait l’incarcération d’un professeur d’anglais de l’Université de Delhi gravement handicapé, qui avait été kidnappé par la police et mis en prison pour ses « activités antinationalistes ». Cet article lui vaut aujourd’hui le mépris, les insultes et les accusations d’un juge de la ville de Nagpur, qui a lancé contre elle les fameuses poursuites pour « outrage à magistrat », alors même que dans son article elle ne faisait référence à aucun juge, mais demandait simplement que les procédures légales soient respectées. Le juge l’accuse de se servir des « récompenses prestigieuses qu’elle a soi-disant gagnées » pour s’en prendre à « un pays aussi tolérant que l’Inde ».

Toutes les idéologies ont-elles leur place dans un livre ?

L’interrogation autour de la liberté dans la littérature prend tout son sens face à des événements tels que la publication, depuis le 8 janvier, du pamphlet antisémite d’Hitler, Mein Kampf, qui a rejoint les rayons des librairies allemandes et y a fait un franc succès, avec, le premier jour, un nombre de précommandes s’élevant à 15 000 exemplaires, quand le premier tirage n’en comptait que 4000, initialement destinés aux universitaires et aux historiens et comportant 5000 annotations sur un total de 2000 pages. Si le livre avait été interdit par les Alliés à la fin de la guerre en 1945 et n’avait jamais été réédité, les droits, qui jusqu’ici appartenaient au Land de Bavière, sont tombés dans le domaine public le 31 décembre 2015, c’est-à-dire 70 ans après la mort d’Hitler, et c’est l’équipe d’universitaires de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, dirigé par Andreas Wirsching, qui a eu l’initiative de cette réédition totalement annotée. Cette republication inquiète notamment les communautés juives du pays, comme le Congrès juif mondial et le Conseil central des Juifs, car elle pourrait résulter sur un retour en force des idéologies antisémites. En France, la sortie est prévue pour 2018 aux éditions Fayard, qui avaient déjà publié le pamphlet en 1938. Le débat autour de cette décision est particulièrement intense.

Cet exemple laisse perplexe, et la question reste ouverte. La littérature permet-elle de tout dire ?

Michelle Mbanzoulou

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