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L’art excuse-t-il tout ?

Derrière tout Dr Jekyll se cache un Mr Hyde. Et derrière tout chef-d’œuvre se cache un créateur beaucoup plus sombre. Adultères, alcooliques irascibles, antisémites, racistes, nous pouvons nous mettre d’accord sur un point : les écrivains les plus célèbres avaient pour beaucoup une vie incroyablement scandaleuse. 

Devons-nous juger un ouvrage en fonction de son auteur ? Devons-nous cesser de lire Flaubert parce qu’il a contribué à la prostitution infantile en payant de jeunes garçons pour qu’ils couchent avec lui lors de ses voyages en Egypte ? Devons-nous boycotter les films de Woody Allen parce qu’il a violé sa fille adoptive ? Pendant un instant, notre morale, dégoûtée, nous crie « oui ! condamnons ces criminels abjects ! ». Et pourtant, Madame Bovary trône encore sur notre bibliothèque, les salles de cinéma se remplissent lors de la sortie d’un nouveau film du réalisateur américain…
Notre goût de l’art et du beau détrône-t-il notre moralité ?

Fragonard Jean-HonorÈ (1732-1806). Paris, musÈe du Louvre. RF1974-2.

Jean-Honoré Fragonard, « Le Verrou« , 1777-1778

Art ou famille : faut-il choisir ?

Charles Dickens nous a fait avoir pitié des enfants, orphelins et pauvres, vivant dans des conditions misérables. Ayant lui-même vécu une enfance malheureuse, il savait de quoi il parlait. Ses personnages pathétiques, l’orphelin Oliver Twist ou Florence Dombey, délaissée par son père dans Dombey et fils, nous serrent le cœur, et nous nous extasions devant cet auteur défenseur des opprimés. Lui-même était père de dix enfants, malheureux ! Absorbé par l’écriture, ce Charles qu’on croit si bon délaissa femme et enfants. Pis encore, lassé de son épouse, il la chassa de chez lui après vingt-deux ans de mariage, l’accusant publiquement à tort de maltraiter ses enfants. Quant à ses derniers, on mentionnera simplement qu’il envoya son fils aîné de seize ans en Australie pour cause d’indiscipline, et ne le revit jamais…

L’histoire de la littérature regorge d’exemples similaires. Nous admirons l’innovant essai Emile ou de l’éducation de Rousseau, également auteur de l’abandon de 5 enfants !

Ne parlons même pas d’Hemingway : quatre mariages catastrophiques et trois enfants malheureux – son fils cadet est mort, alcoolique, dans un asile psychiatrique. Coïncidences ? Dur à croire. Artiste et famille sont simplement deux mots qui ne s’accordent pas.

L’écrivain: un être à part ?

Pour l’écrivain, l’art prime avant tout. Il s’y livre corps et âme. La famille, les enfants, c’est là une vie domestique bien plate réservée au commun des mortels, et au papier, surtout. Hugo se pensait prophète, heureux propriétaire d’un don de Dieu, il voyait même dans la cathédrale Notre-Dame de Paris un présage de sa bienheureuse venue sur terre, du fait notamment de sa forme similaire au « h » : « h » de « Hugo », bien sûr !

Les auteurs étaient encouragés dans leur auto-adoration par le succès immense dont ils jouissaient. Car les écrivains au XVIIIe et XIXe siècles avaient à l’époque la même célébrité que les superstars hollywoodiennes de nos jours. Mais enfin, être un peu mégalomane, n’est-ce pas en partie essentiel pour être écrivain ? Ecrire avec style est une chose, mais se battre pour son ouvrage, surtout à une époque où toute idée novatrice était considérée comme pernicieuse, et vouloir renverser l’ordre établi grâce à ses écrits, cela nécessite une grande confiance en soi, essentielle certes, car si tous les artistes avaient attendu comme Emily Dickinson que ses proches se battent pour les écrits qu’ils n’avaient jamais osé publier de leur vivant, notre littérature serait bien pauvre.

L’art excuse-t-il tout ?

Si certains mettaient tout leur amour dans leur art, d’autres étaient plus « généreux ».

Le cas de Zola est extrême : marié, il avait également une maîtresse et deux enfants illégitimes, installés à côté de sa maison, pour que l’auteur puisse s’occuper de ses deux familles en même temps.

De même, si les écrits de Hugo débordent d’amour, l’auteur était tout aussi prodigue dans la vie. Il eut plusieurs maîtresses (en même temps), à qui il vouait une véritable affection, notamment Juliette Drouet, qu’il aima jusqu’à sa mort. L’artiste a besoin de multiplier les expériences afin de pouvoir écrire plus puissamment et être réaliste : Hemingway, en véritable épicurien, avait tout testé, jusqu’à la chasse aux lions. Ainsi, l’infidélité, la drogue, l’alcool, et puis le vol (n’est-ce pas, Jean Genet?), mais aussi, tant qu’on y est, la pédophilie (Gide s’en cache à peine dans L’Immoraliste), faut-il tout excuser sous prétexte qu’il est bon d’avoir vécu le plus possible afin de proposer une esthétique plus « vraie », basée sur l’empirisme ?

La beauté de l’œuvre excuse-t-elle la morale déplacée de son créateur ?

C’est du moins ce que peut laisser supposer la pétition signée par une quinzaine d’artistes du cinéma en défense de Roman Polanski, alors que ce dernier avait violé une fille de treize ans.

Non, le talent n’excuse pas d’être ignoble, mais gardons notre jugement pour les créateurs et non pour leurs créations. Car, comme Roland Barthes nous le rappelle dans son essai La Mort de l’auteur, une fois son œuvre achevée, l’auteur n’y est plus lié. L’œuvre d’art existe par elle-même, et la vie de l’auteur ne doit plus avoir aucune influence sur son interprétation ou son appréciation.

Ashley Cooper

 

 

 

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