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Le poète et le rappeur sont-ils les mêmes ?

Avez-vous déjà vu un troubadour déambuler en grattant sa guitare ? Non ? Jamais ? Et si le poète avait tout simplement troqué son vieil instrument contre un micro ? Lecthot mène l’enquête.

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Baudelaire ou Booba ?

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D’un côté, une sorte d’ermite, les yeux cernés, retranché dans sa chambre, les doigts bleuis d’encre, un verre d’absinthe à sa portée, en train de déclamer des vers larmoyants sous la balustrade d’une demoiselle, qui bien évidemment, ne l’aime pas, est fiancée à un autre, retenue prisonnière par son père ( rayez la mention inutile.)

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De l’autre, un étrange individu qui « porte une barbe, un blouson noire, traîne tard dans les squares. » Celui-ci semble, au contraire du premier, rechercher l’adhésion d’un public, sur lequel il pourra déverser ses morceaux sur un ton furieux (d’ailleurs, le rap sans la colère, c’est comme les pâtes sans pesto. On a beau rajouter du beurre, on SENT qu’il manque l’ingrédient essentiel.)

A première vue, il paraît difficile d’établir un lien entre le poète maudit, en chemise défraichie, la plume à la main, et le rappeur nimbé de hip-hop, la casquette à l’envers. L’un semble constamment mourir de faim, l’autre passe son temps à jeter en l’air des billets de Monopoly. Et pourtant tous deux sont étroitement liés.

Les clashs, les nouvelles joutes oratoires

Tout d’abord, les deux genres requièrent la même exigence : un travail sur les mots, la sonorité, le rythme. Les « clash »  où deux rappeurs s’affrontent n’ont rien à envier aux joutes oratoires telles qu’elles se tenaient à la cour, dans les salons littéraires du XVIIe siècle. Des quatrains aux pamphlets moqueurs pour tourner en dérision son interlocuteur, tous les jeux de mots étaient bons pour se sortir d’embarras par une pirouette oratoire. Ce sont exactement ces codes que les clashs ont repris : les artistes s’attaquent mutuellement à travers leurs morceaux respectifs ou directement sur scène, comme lors des battles ou raps contenders.

Quand tu prends l’cro-mi, ça foire/on t’as menti si on t’as promis la gloire.

Jazzy Bazz

Il en était déjà ainsi il y a quelques siècles. On aimait déjà particulièrement complimenter le travail de son confrère. Jugez plutôt :

Au poète Grenouille

Bien ressemble à la grenouille

Non pas que tu sois aquatique

Mais, comme l’eau elle barbouille,

Si fais-tu en l’art poétique.

Clément Marot

Lubin, pour se faire encenser,

dit qu’il n’a jamais eu le don de bien écrire,

Mais il le dit sans le penser,

Moi je le pense sans le dire.

Ecouchard Lebrun

 

Rappeurs férus de littérature

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A l’instar des poètes qui exorcisaient leur souffrance en créant (Big up à Monsieur Lamartine et « les entailles profondes » que chaque poète se doit d’avoir pour « s’épancher de ses vers, divines larmes d’or »), les rappeurs usent de leurs histoires d’amour brisés, ou certaines de leurs désillusions pour armer leur plume. Le rap français recèle ainsi de morceaux doux, mélancoliques, parfois plus rythmés, où les mots s’entremêlent et dansent. Souvent, nos rappeurs s’inspirent aussi des plus grands auteurs des siècles passés, et parsèment leurs textes de savoureuses références littéraires. Petite sélection :

« Au pays d’Alice »  d’Oxmo Pucino, accompagné par Ibrahim Maalouf

Le rappeur et le trompettiste rendent hommage à l’œuvre magistrale de Lewis Caroll, Alice au pays des merveilles.  Ils réécrivent le conte à leur façon, avec humour, cherchant à s’approprier cet univers merveilleux avec leurs propres mots.

Cadavre exquis, l’album du collectif de l’Armée des 12

Le titre même ne déroge pas au « Manifeste du Surréalisme » d’André Breton à travers lequel ce dernier « rend hommage à l’imagination, fait appel à l’émerveillement (…) » et « a foi en la résolution du conflit entre rêve et réalité. »  Les textes de l’album s’enchaînent ainsi de manière insensée, étrange, joyeuse, et s’imposent en dignes héritiers de ceux qui voulaient se libérer du contrôle de la raison et des dictats de la littérature.

« La terre est bleue comme une orange, » écrivait Eluard. L’orange, « tu pourrais la peler en haut d’une montagne russe avec ta maman » riposte Tido Berman dans Bouche à Oreille. Pourquoi pas.

« Le Horla », « Plume » de Nekfeu

Dans son morceau « Le Horla »,  Nekfeu « entend des cris dehors, des cris dedans. » Le refrain et le titre, font bien évidemment référence à l’œuvre de Maupassant dans laquelle un personnage se sent pourchassé par un être menaçant. Un fantôme, ou simplement la folie qui le guette ? ( autre possibilité : une groupie un peu trop déchaînée.)

« Plume » quant à elle, retentit comme une véritable ode à l’écriture, au besoin de créer sur le papier, pour se rendre immortel, « intemporel », et exorciser les souffrances amoureuses : « affronter les tempêtes et repousser la brume. »

Lucio Bukowski

Son nom de scène fait directement référence à Henry Charles Bukowski, poète et écrivain du XXe siècle. A l’image de son homonyme, Bukowski écrit pour la puissance poétique des mots, esquissant un univers étrange, fascinant, qui témoigne du pire comme du meilleur de l’être humain.  Dans la pure lignée du « spleen baudelairien », le rappeur, qui se définit lui-même comme « obsédé par la littérature depuis ses 12 ans », et dont le projet de vie est d’écrire un roman, s’inspire aussi de Dostoïevski, ou encore du poète Calaferte à travers ses textes. Les thèmes qu’il aborde sont tour à tour politiques, spirituels, ou tendent simplement à l’exercice esthétique, pour la beauté du verbe.

Poétesse et rappeuse

Catherine Pozzi, Delphine Gay, Marie de Heredia (plus connue sous le nom de Gérard d’Houville, pseudonyme sous lequel elle reçut en 1918 le 1er prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre), ou encore la célèbre Louise Labé, philosophe de l’amour, « qui vit; meurs ; brûle et se noie »  n’étaient pas seulement muses des poètes. Elles aussi ont joué avec les mots, dans l’ombre des hommes. Si aujourd’hui le public commence à les redécouvrir et à leur redonner une place à la hauteur de leur talent créateur, qu’en est-il des femmes qui s’adonnent au rap ? Cette discipline est souvent considérée comme sexiste, du fait que le « serpent qui danse« , « la belle indolente » de Baudelaire se soit muée dans les textes de rap, aux yeux du public, en une femme-objet hyper-sexualisée. Pourtant, de plus en plus de femmes se lancent à la recherche du mot juste et ravageur, à l’image de la pétillante Pumpkin, qui subit les affres de la création, plume dans une main, micro dans l’autre.

Et lorsqu’on lui demande ce que ça fait d’être une femme qui rappe, elle dit du tac au tac, dans son morceau Rose Combat, que la réponse est « dans ses textes, sans faute de frappe. »

Camille Allard

 

 

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