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Les Assises internationales du roman : Russell Banks

Les Assises internationales du roman fêtent cette année leurs dix ans. Dix ans de rencontres, de conférences, d’échanges intellectuels sur la littérature. À l’occasion de la rencontre avec le célèbre écrivain américain Russell Banks, les organisateurs tenaient à rappeler à travers d’émouvants discours les différentes polémiques liées à la Villa Gillet. Ces derniers ont invité les participants à signer la pétition afin de soutenir ce lieu de culture emblématique à Lyon. Triste cadeau d’anniversaire que cette sombre perspective de déclin. Mais revenons à la rencontre qui nous intéresse : Russell Banks interviewé par Laure Adler, dans le cadre de la parution de son dernier recueil de nouvelles, Un membre permanent de la famille, aux éditions Actes Sud.

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Enfance, lieu de naissance de l’écriture

Avant de commenter son actualité littéraire, Russell Banks est revenu sur les prémices de son écriture et surtout ce qui a forgé sa plume : la lecture.

Comment apprend-on à lire ? 

Voilà la question que l’auteur a adressée dernièrement à son frère universitaire, au sein d’une lettre. Le frère de Russell Banks lui a appris que son premier rapport à la littérature ne venait pas des livres mais des histoires que le petit Russell Banks lui racontait. Russell Banks avant d’être un écrivain appartenant à une sphère sociale se considère avant tout comme un conteur, inscrit dans une tribu.

Qui nous apprend à lire ? Les parents ?

Non, on invente la lecture, à l’image de ces enfants qui se racontent des histoires dans la nuit. Russell Banks a avoué à l’assemblée considérer son petit frère comme sa mémoire, c’est-à-dire comme celui qui a su voir enfant ce qu’il ne pouvait voir. En croisant les souvenirs, l’enfance renait, se redécouvre, resurgit enfin. C’est peut-être cela écrire : faire resurgir à la lisière de la mort l’étrange sentiment du premier rapport au monde. Toute écriture n’est-elle pas germinative ?

Have your own voice 

Où débute la littérature ? Dans les histoires ? Dans le style ? La langue ?

Comment découvre-t-on sa voix ? Aux questions de Laure Adler, Russell Banks ne répond qu’un mot « imitation ». À ses yeux, et c’est la définition du palimpseste de Gérard Genette, toute écriture nait d’une écriture qui la précède. Dans une formule très amusante, Russel Banks, en Aristote des temps modernes, rappelle que nous ne sommes que des « clever monkeys ». Nous sommes doués pour l’imitation : imitons donc ! Nous apprenons grâce à l’imitation, et cela tout au long de notre vie. Mais l’imitation ne fait pas tout. Imiter, c’est faire du même, c’est reproduire ou parodier suivant différents degrés de proximité ou d’éloignement de l’objet imité. Non, selon Russell Banks, l’écrivain nait lorsqu’il parvient à être singulier, et pour cela, il doit se séparer du modèle qu’il imite, le dépasser. Ceci conduit l’écrivain à affirmer l’unicité de sa propre voix. Mais les questions de Laure Adler obligent Russell Banks à une confession.

Aux alentours de sa vingtaine, raconte-t-il, l’auteur écrivait ou plutôt griffonnait, en imitant l’emphase de Faulkner. Plus tard, c’est au tour Hemingway d’être pastiché, et cette fois ce sont des phrases courtes, condensées. Avec les autres auteurs, Russell Banks explique que son écriture allait d’imitations en imitations, de séparations en séparations, pour trouver sa propre voix, à la façon d’un enfant qui progressivement se désolidarise de ses parents pour devenir lui-même adulte. Voici une grande leçon d’humilité et de bienveillance à l’égard de soi-même que nous prodigue Russell Banks.

Une image se déploie au loin

Comment se construit votre processus de création ? La question revient selon Russell Banks à s’interroger sur le point de départ de tout roman. Pour lui, il s’agit d’une image qui se déploie au loin et se cristallise dans la conscience, et devient une obsession. Une image qui renvoie sans cesse à la dernière image du roman. Cette image, l’auteur la questionne. Mais comment y parvenir ? Le roman selon Russell Banks n’a rien de programmé. Il s’agit d’une expérience en tout point semblable selon les mots de l’auteur à celle de l’ascension d’une montagne. L’écriture creuse un chemin de plus en plus précis dans les possibles de l’imaginaire et de la littérature et il advient un roman qui n’est autre que les traces que l’auteur a laissées sur le chemin, désormais offert au lecteur.

Autre mot cher à Russell Banks : vision. Le romancier voit la réalité et la transmet à son lecteur. Cette question est l’occasion pour lui de revenir sur son qualificatif d’auteur des invisibles. Effectivement, Russell Banks rend visible les marginaux dans nombre de ses romans. Ces personnes ayant une vie marginale semblable à la sienne (son enfance a été ponctuée par des violences domestiques, un divorce et une mère seule à charge de quatre enfants), Russel Banks les ressent dans sa chair, et malgré tout, ils irradient un mystère. Voilà ce que chaque roman de Russell Banks tente de percer : le mystère de l’existence de ces invisibles, si visibles pour l’auteur.

My wife is a poetess

Russell Banks a souvent remercié au cours de cette rencontre son épouse, la poétesse Chase Twichell, sa première lectrice et sa guide dans l’écriture. Aux envolées emphatiques, aux vaniteuses imitations, Chase Twichell le dénonce à lui-même et l’oblige à se risquer. Écrire pour Russell Banks, c’est prendre des risques face à soi-même, c’est s’essayer en dehors de soi. En cela, l’auteur et son premier lecteur s’élisent mutuellement, écriture et lecture ne faisant qu’un.

Enfin, l’écrivain américain, tel Montaigne, a rappelé, en répondant à une question sur l’omniprésence de la mort dans ses romans, que la littérature, c’est apprendre à être humain. Chaque génération doit réapprendre à se découvrir, se connaître, se comprendre. La littérature rend humain, elle mène à la quintessence de soi.

Russell Banks n’est en cela pas un écrivain du social comme on aimerait le dire, mais plutôt un écrivain de l’humanité.

Mathis Goddet

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