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Les bibliothèques de prison : un outil de réinsertion ?

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« Un livre est un outil de liberté », écrivait Jean Guéhenno dans ses Carnets du vieil écrivain. Dans les prisons, les bibliothèques sont des lieux d’évasion pour les détenus, mais elles ne sont malheureusement pas toujours faciles d’accès. La lecture serait-elle un moyen de réinsertion efficace ?

Le nombre de personnes incarcérées en France était de 66 818 au 1er décembre 2015, c’est-à-dire 0,4% de moins qu’en décembre 2014. En moyenne, 11 % des détenus sont illettrés et 16% environ présentent des difficultés de lecture. Les bibliothèques ont donc un rôle fondamental, car elles permettent à ces détenus d’avoir accès à la culture et d’apprendre à lire, ce qui peut favoriser leur réinsertion sociale une fois leur peine purgée. Il est important que les bibliothèques carcérales présentent les mêmes caractéristiques que les autres bibliothèques : elles doivent être un lieu de socialisation, d’éducation et de divertissement. Malgré des difficultés de mise en place, les bibliothèques gardent une place importante dans les prisons : elles sont présentes dans 95% d’entre elles, et de plus elles y symbolisent souvent le seul espace de culture.

Un lieu de socialisation

Elles représentent un lieu à part pour les détenus, car ils peuvent y rencontrer des intervenants extérieurs et converser avec eux, mais aussi avoir des interactions différentes avec les autres personnes incarcérées, notamment grâce aux ateliers d’écriture et aux lectures de poésie, de contes… Il peut s’opérer dans ces lieux un véritable échange. La création de bibliothèques en prison s’inscrit dans une politique culturelle menée par les ministères de la Justice et de la Culture, qui ont mis en place, le 25 janvier 1986, un protocole assurant aux détenus un accès de qualité à différentes prestations culturelles, le droit à la lecture et à la culture en général étant inscrit dans l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. »

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Le fonctionnement

Cela dépend des établissements carcéraux, mais en règle générale la bibliothèque est tenue par un détenu bibliothécaire, qui a été formé et qui est accompagné d’un ou plusieurs bibliothécaires professionnels. La prison est en partenariat en premier lieu avec l’administration pénitentiaire, en second lieu avec des bibliothèques extérieures, municipales le plus souvent, qui prêtent certains de leurs livres. Elle reçoit aussi l’expertise de la Direction régionale des affaires culturelles, ainsi que l’aide d’acteurs culturels publics et privés, de bénévoles (soit professionnels, soit encadrés par des professionnels) et d’associations spécialisées. Il en existe plusieurs, notamment Auxilia, qui permet aux détenus d’obtenir une formation personnalisée ; la Fondation « Les arts et les autres », partenaire de l’administration pénitentiaire, à l’initiative de laquelle une opération « Un dictionnaire par cellule » a été lancée (à Lorient, où 9% des détenus connaissent une situation d’illettrisme et 19% des difficultés de lecture, un dictionnaire français se trouve dans chacune des 187 cellules depuis 2013, et des dictionnaires bilingues sont à la disposition des détenus dans la bibliothèque de la prison ainsi que dans le quartier des arrivants) ; « Lire c’est vivre », créée en 1987 dans le cadre du protocole Culture-Justice initié par Badinter, qui gère les bibliothèques de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (Essonne).

Fleury-Mérogis, la plus grande maison d’arrêt d’Europe, est une sorte de cas à part au niveau de son service culturel, qui est très développé. En effet, on y trouve 10 bibliothèques, disposées dans les différents quartiers de l’établissement. Ce sont des bibliothécaires professionnels de l’Essonne qui se sont constitués en association pour intervenir dans la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. On retrouve, dans chacune des bibliothèques de la prison, deux détenus bibliothécaires, recrutés par l’administration pénitentiaire en partenariat avec « Lire c’est vivre ». L’association a développé différentes conventions avec des collectivités territoriales, comme la bibliothèque départementale de l’Essonne, qui se concentre sur la formation des détenus bibliothécaires. Elle prend en compte la demande des lecteurs et permet l’entrée d’un bibliobus une fois par an, dans lequel les détenus bibliothécaires vont eux-mêmes choisir les livres qu’ils souhaitent ajouter à la collection. C’est donc un moyen de responsabiliser ces détenus et de favoriser leur réinsertion sociale, d’autant plus que, dans certains établissements pénitentiaires, ils sont rémunérés.

Dans la plupart des établissements, on dénombre plus d’une bibliothèque. On trouve une bibliothèque centrale accessible à tous les détenus et d’autres bibliothèques réparties dans les différents quartiers. Néanmoins, 20% des prisons ne disposent pas d’une bibliothèque centrale, mais de plusieurs entités indépendantes. En moyenne, une bibliothèque centrale fait 43 m², alors que la circulaire de 1992 sur « le fonctionnement des bibliothèques et le développement des pratiques de lecture dans les établissements pénitentiaires » préconisait une surface minimale de 80m². L’accès aux bibliothèques n’est pas forcément évident, notamment dans les maisons d’arrêt, qui constituent environ deux tiers des établissements pénitentiaires en France, et qui sont surpeuplées. Par ailleurs, plus les bibliothèques sont fractionnées en différents quartiers, plus le budget alloué et le nombre de membres du personnel bibliothécaire doivent être élevés et moins les collections peuvent être fournies et diversifiées. Or, il est important qu’elles offrent une grande diversité, pour permettre à chacun de s’instruire et se divertir, autant les personnes en difficulté de lecture que les lecteurs confirmés.

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Un couloir vers la réinsertion

S’il est difficile de mesurer exactement l’impact qu’a la lecture en prison sur la réinsertion sociale des détenus, nous pouvons tout de même trouver des exemples hors normes, comme celui de Bernard Stiegler, philosophe français. En 1978, il est condamné à cinq ans de prison après avoir été arrêté pour braquage. Pendant ces cinq années, il suit des cours de philosophie par correspondance, lisant énormément dans sa cellule, et aide d’autres détenus à passer leur baccalauréat. Ce genre de parcours reste néanmoins très rare, car la majorité des personnes incarcérées ne voit pas l’intérêt de lire et préfère les activités physiques.

La lecture reste une activité utilitaire pour la grande partie d’entre elles : elles lisent des livres juridiques ou en rapport avec la justice, notamment pour acquérir des connaissances leur permettant de discuter de leur affaire avec leur avocat. L’accès n’est néanmoins pas garanti et les livres proposés sont vétustes et anciens, le renouvellement étant rare. La lecture reste en prison une activité secondaire, car l’accent est mis sur la sécurité (le fait de réunir les détenus dans un endroit est considéré comme dangereux par un grand nombre de surveillants). Elle représente aussi parfois une sorte de monnaie d’échange pour obtenir sa liberté. Au Brésil, depuis 2012, des détenus des quatre prisons les plus importantes du pays, sélectionnés par une commission spéciale dans le cadre du programme « La rédemption par la lecture », peuvent obtenir une remise de peine de 4 jours à chaque fois qu’ils lisent un livre et en rédigent un compte-rendu complet, la remise maximale de peine étant fixée à 48 jours par an. Les livres de ce programme traitent de philosophie, de littérature contemporaine et classique et de sciences.

Nous finirons avec l’exemple du partenariat entre l’université Paris Diderot et la prison de Réau (Seine-et-Marne) : l’université a mis en place en 2014 le prix littéraire « Esprits libres », dont le jury est composé en grande partie de détenu(e)s. En septembre 2015, pour sa 2e année, il a dû départager 6 romans : Pas pleurer de Lydie Salvayre,Tristesse de la terre d’Eric Vuillard, Debout-payé de Gauz, Constellation d’Adrien Bosc, Amours de Leonor de Recondo etLes Grands de Sylvain Prudhomme.

Les bibliothèques de prison méritent donc d’être mieux développées et exploitées, non seulement parce qu’elles peuvent constituer une aide à la réinsertion pour les détenus les plus motivés, mais aussi et surtout parce qu’elles sont un droit pour tout être humain.

Michelle Mbanzoulou

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