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Les labyrinthes textuels

Lire, Lire, Lire. Qu’est-ce que Lire ? L’occident, depuis les alphabets grecs et latins, écrit et lit de gauche à droite. Mais, les langues hébraïques et arabes ou dans des temps un peu plus reculés les langues chinoises, coréennes et japonaises s’écrivent et se lisent quant à elles de droite à gauche. Dans le cas des hiéroglyphes ou des sinogrammes, la lecture se fait de haut en bas. Puisque le sens des lectures n’est pas toujours le même, comprend-on pareillement deux textes dont le contenu est identique mais écrit dans des sens contraires ? La lecture d’une œuvre littéraire est-elle exclusivement linéaire ? Rappelons ces quelques mots de Montaigne dans le tome III des Essais– « Cette farcissure est un peu hors de mon thème. Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde . Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique.» Lecthot vous propose d’enrichir votre culture et de partir à la découverte de ces textes semblables à des jeux de construction.

labyrinthe-textuel

La poésie comme l’art du langage sous la contrainte 

La poésie porte le langage prosaïque au rang d’art. Mais avant de parler d’artiste, l’artisan est celui qui se confronte à la matière. La poésie nait alors dans une contrainte où le langage ne va pas de soi. Le langage poétique parait dire plus qu’il ne semble chaque jour dire.

Lire de la poésie ? Peut-être faut-il la contempler.

Étonnamment monotone et lasse
Est ton âme en mon automne, hélas !

On se veut
On s’enlace
On se lasse
On s’en veut

Je t’enlacerai
Tu t’en lasseras

Là les pères vont en mer
Là les mères vont en paire

L’alphabet des aveux, Louise de Vilmorin

Poème pratiquant l’holorime, soit un jeu autour de l’homophonie, l’impression de lecture convie à un jeu de miroir. Le son d’un mot ou d’une phrase cache un autre mot et par conséquent une autre phrase. Le sens évolue, se dédouble, invite à être prolongé par le lecteur, et ce indéfiniment.

C’est cet infini auquel aspirent la poésie, le poète et son lecteur.

Des mathématiques dans la poésie

Maintenant, imaginez un poème presque infini. Vous connaissez sans doute ce monstrueux poème : Cent mille milliards de poèmes, écrit par l’oulipien Raymond Queneau s’inspirant des livres pour enfants. 10 sonnets où chacun des vers peut se substituer à un autre : soit 1014 sonnets respectant rimes et enchainements grammaticaux. Dans la préface de son livre, Queneau s’est amusé à calculer le temps qu’il faudrait pour lire ce livre de littérature combinatoire : à raison de 45s pour la lecture d’un sonnet et 15s pour changer les volets, en lisant 8 heures par jour et 200 jours dans l’année, il faudra plus d’un million de siècles pour le terminer. Ce livre vous survivra donc. Autre création poétique, nous pensons évidemment à la sextine Ongle et Oncle du troubadour Arnaut Daniel, conceptualisée et traduit par Jacques Roubaud. Le poème suit la formule mathématique suivante : 1↦6↦3↦5↦4↦2↦1 ou le schéma suivant (escargot de J.R). Le principe veut que dans une strophe de 6 vers le mot à la rime change de place suivant l’ordre précédemment donné. La permutation en spirale donne à ce poème l’impression que potentiellement il n’aurait ni début, ni fin, que le poème serait encore une fois infini. Effectivement, où commence la lecture ? Où se finit-elle ?

Dans quel sens faut-il lire un livre ?

De droite à gauche, de gauche à droite, de bas en haut, de haut en bas, en sautant des pages, en commençant par la fin, en ne lisant que la première et la dernière phrase ou même uniquement la page 112, toutes les lectures ne sont-elles pas valables ?

Voilà une question à laquelle Julio Cortazar a sans doute été confronté lorsqu’il composa son roman intitulé Marelle. En guise de prologue, l’auteur prévient son lecteur que le roman se lit de deux façons différentes. La première est linéaire, du chapitre 1 à 56. La seconde lecture est plus complexe : à partir du chapitre 73, le lecteur devra suivre un ordre donné par l’auteur au début du livre. De chapitre en chapitre, le lecteur recroisera des pages lues cette fois dans un sens différent et qui éclaireront l’histoire d’une toute autre façon.

Dans ce même ordre d’idée, l’écrivain américain Mark Z. Danielewski a publié en 2000 son roman House of leaves chez Pantheon Books, traduit en français par La Maison des feuilles. Roman expérimental au sein duquel vous progresserez dans un dédale de textes imbriqués les uns dans les autres. Certaines pages ne contiennent qu’un mot, d’autres une même phrase répétée inlassablement jusqu’à noircir la page. Des textes ont été supprimés, c’est ailleurs que vous les retrouverez. Vous suivrez au cours de ce roman la découverte par Johnny d’un manuscrit traitant d’un film, le Navidson Record, photoreportage d’un jeune homme (nommé Will) filmant l’emménagement de sa famille dans une maison en Virginie. Or, Will découvrira que sa maison cache en réalité d’autres pièces. Personnages et lecteurs s’engageront dans leur labyrinthe respectif et progressivement naitront pour chacun d’eux des sentiments proche de la claustrophobie et de l’agoraphobie. Expérience de lecture unique, le lecteur doit impérativement reconstruire le texte pour pouvoir le comprendre, sinon il se perd.

Nous pouvons alors évoquer le cas des livres-jeux comme la série : Un livre dont vous êtes le héros. Chacun de ses romans requiert la participation active de son lecteur, il lui sera demandé de choisir entre plusieurs alternatives et c’est ainsi qu’il progressera en tant que héros dans l’histoire. Le livre ayant plusieurs chemins, chaque lecteur a la possibilité de créer le sien. Petite astuce pour ceux qui désespèrent et surtout les mauvais-perdants : commencer par la fin et remonter jusqu’au début du livre. Puis relisez dans le bon sens. Vous verrez quelle jouissance vous trouverez à être enfin celui que vous avez toujours voulu être. Tout le monde veut être un héros, pas vrai ? Vous n’avez désormais plus d’excuse pour vous tromper.

Gardons peut-être ici une seule chose en tête : le livre, ce n’est pas uniquement des mots cousus dans un seul sens pour exprimer une seule chose.

Le livre est un objet qui matériellement est fini mais dont la signification n’a quant à elle aucune limite. Pour Marcel Proust dans Sur la Lecture, lire relève d’une expérience sensible qui se fige dans la conscience et se prolonge avec le temps. Même après avoir lu, vous lisez encore. Ou plutôt vous devez reconstruire dans votre mémoire les textes car ceux-ci se sont diffractés en vous. Alors, quoi d’étonnant dans l’emploi du terme labyrinthe ?

Mathis Goddet

 

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